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Les espaces de la dynamique industrielle

Gilles Le Blanc |

S’interroger en 2010 sur la prospective à trente ans des territoires à dimension productive et industrielle peut sembler paradoxal au moment où beau-coup annoncent le déclin inéluctable de l’industrie française, sous l’effet combiné de la crise, des délocalisations, de l’internationalisation croissante des grands groupes domestiques et de la concurrence des pays émergents.

Certains affirment même qu’il faut penser un avenir économique sans industrie pour notre pays. La formation d’un groupe de travail visant à explorer cette question dans l’opération Territoires 2040 organisée par la Datar part de l’hypothèse que rien n’est écrit de façon définitive. En dépit des difficultés réelles et multiples des entreprises industrielles françaises, on a observé ces deux dernières années une prise de conscience nouvelle du rôle que joue l’industrie dans l’économie et de la nécessité d’une intervention publique pour la soutenir. Les états généraux de l’Industrie en 2009-2010 ont inscrit cette question au cœur de l’agenda politique. Cet article propose une synthèse de la première phase de réflexion du groupe de travail sur les territoires industriels. La première partie propose une définition de la problématique industrie/territoire, qui a débouché sur une reformulation de l’intitulé du groupe. Les principaux facteurs d’évolution de cette relation industrie/territoire sont ensuite analysés, en distinguant les éléments liés à l’évolution propre de l’industrie de ceux relevant du territoire comme acteur économique et des paramètres de l’environnement macroéconomique.

Dynamique des territoires industriels

Après avoir défini le sens donné aux notions de territoire et d’industrie dans notre approche, on formulera la problématique du groupe de travail en termes de dynamiques des territoires industriels. L’examen de quelques éléments de référence empiriques conduit ensuite à différencier plusieurs situations et enjeux selon les territoires, regroupés pour simplifier en trois grandes catégories.

Le « territoire » de l’industrie

Une importante caractéristique historique des activités industrielles, encore largement présente dans les esprits, est son ancrage matériel incarné par de grandes installations spécifiques : halls d’assemblage, chevalements des mines, hauts-fourneaux, réseaux de tuyaux enchevêtrés des raffineries surmontés de torchères lumineuses, etc. Cette figure de l’usine traduisait une localisation géographique à la fois massive (forte concentration de main-d’œuvre, flux de produits entrants et sortants par camions, trains ou voie fluviale), dominant tout l’espace environnant (installations visibles de loin, bruits réguliers, émissions variées de fumées) et s’étalant sur de longues périodes (dépassant souvent le siècle). Cette caractéristique continue aujourd’hui de structurer largement les représentations intuitives de l’industrie, alors même que ses formes, ses lieux, ses manifestations sont devenues plus variées et diffuses. Mais son poids toujours dominant explique aussi le caractère profondément perturbateur et menaçant du phénomène de délocalisation, qui consiste en un déplacement géographique d’activités productives vers des pays plus avantageux en termes de coût du travail, de fiscalité, de contraintes environnementales, et s’inscrit en opposition complète à l’ancrage géographique en apparence durable des sites industriels.

Entre la vision d’un enracinement garanti et immuable d’une activité industrielle et celle de l’indépendance complète de la géographie que suggèrent les délocalisations, il semble important d’affirmer la notion propre de territoire industriel. Celui-ci ne se réduit pas à l’environnement proche du site, autour d’un « bassin industriel », cet espace hautement hiérarchisé drainant les ressources humaines, les entreprises sous-traitantes, les flux matériels et économiques vers un grand site industriel principal. Les installations productives sont intégrées dans des chaînes de valeur se déployant à l’échelle du pays, du continent, voire du monde. Et la main-d’œuvre intérimaire, dont le poids n’a cessé de croître avant la crise pour assurer la flexibilité des grands sites jusqu’à atteindre 10 % des effectifs industriels, provient souvent de régions distantes de plusieurs centaines de kilomètres. Débordant les limites classiques du bassin, le territoire de l’industrie n’a cependant pas de périmètre géographique unique et clairement établi. Il ne peut a priori être assimilé ni aux découpages administratifs en vigueur (communauté urbaine, département, région), ni aux segmentations économiques classiques (zone d’emploi, marché, secteur). D’étendue variable selon les activités, pouvant aller d’une zone urbaine dédiée à une voire plusieurs régions, on l’appréhendera comme l’espace des relations de nature multiple (commerciales, financières, informationnelles, techniques) entre différents acteurs (entreprises, institutions, associations, structures de formation, individus consommateurs/salariés/citoyens) à des fins d’activité économique productive (matérielle comme immatérielle).

L’industrie et ses différentes dimensions

La relecture des exercices de prospective menés par la Datar depuis une trentaine d’années souligne combien la problématique industrielle, d’une part, n’est considérée que de façon irrégulière et épisodique, et d’autre part, qu’elle porte principalement sur les enjeux de restructuration et de réindustrialisation autour des activités manufacturières.

En 2010, il importe de tenir compte des profondes transformations structurelles du paysage industriel intervenues au cours des dernières décennies et de partir d’une approche élargie de l’industrie, qui ne se limite pas à son périmètre statistique sectoriel tel que défini par la nomenclature d’activités de l’Insee (même élargi aux branches de l’agroalimentaire et de l’énergie). Cela exige de proposer des critères opérationnels et économiques permettant d’identifier les activités industrielles. Trois notions nous semblent fondamentales : la standardisation (d’un produit comme d’un service), qui offre la possibilité de production en série et des économies d’échelle associées, l’innovation, impérative pour éviter la concurrence frontale en prix et développer de nouveaux débouchés de croissance, l’investissement de long terme enfin, dans des infrastructures physiques comme dans des éléments intangibles (R & D, brevets, marques). Dans cette approche, on comprend, qu’au-delà des domaines historiques de l’industrie (secteurs manufacturier, énergétique, et plus récemment agroalimentaire), il convient de s’intéresser dans un très grand nombre de secteurs à une frontière mouvante entre fabrications artisanales et industrielles. Un secteur n’est ainsi, ni totalement industriel, ni en dehors de l’industrie, mais peut inclure dans des proportions variables une composante industrielle. Ainsi, des activités comme les logiciels, les vins, l’hôtellerie, la coiffure, la banque et l’assurance, le cinéma et la télévision comportent-elles en leur sein une part (plutôt croissante dans la période récente) obéissant à une logique industrielle telle que définie ci-dessus.

Il faut aussi tirer les conséquences du processus accéléré d’externalisation des entreprises industrielles au cours des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix. Ce phénomène, portant initialement sur des activités à faible valeur ajoutée et qualification comme le nettoyage, la restauration, la sécurité ou le transport, s’est progressivement élargi jusqu’à toucher des fonctions plus complexes et stratégiques (finances, systèmes d’information, recrutement, conseil juridique, ingénierie, développement, etc.). Or, la contractualisation avec des prestataires externes spécialisés de tâches auparavant réalisées en interne conduit à un transfert de valeur ajoutée et d’emplois entre le périmètre strict statistique de l’industrie et celui des services, puisque ces prestataires sont classés dans la branche des services aux entreprises (postes et télécommunications, conseils et assistance, services opérationnels, recherche et développement). Comme environ 40 % de la valeur ajoutée de cette branche est réalisée auprès de clients des branches industriels (selon les tableaux d’entrées-sorties de l’économie française), on mesure combien les entreprises, les emplois, les investissements, les localisations associées à l’industrie débordent largement le strict périmètre statistique traditionnel de l’industrie.

Une approche sectorielle élargie, la prise en compte des services aux entreprises associées, l’accent mis sur la dimension productive, caractérisent en résumé notre vision de l’industrie. Une autre dimension caractéristique doit être soulignée, car propre aux activités industrielles contemporaines. Celles-ci sont, en effet, soumises à des contraintes d’évolution permanente imposant une dynamique continue : dynamiques concurrentielles, de remodelage des chaînes de valeur, de localisation, d’innovation, selon des échelles de temps variables mais de plus en plus courtes et souvent inférieures à celles des politiques publiques, de la démographie, de l’urbanisme, etc.

Tous les éléments présentés ont conduit le groupe à reformuler son intitulé en termes de « dynamiques des territoires industriels ».

Quelques repères empiriques

Cette section propose quelques faits stylisés et repères empiriques de l’industrie d’aujourd’hui et sa géographie afin d’étayer l’approche et la problématique proposées. En premier lieu, il s’agit de dépasser les limites de l’appareil statistique existant, qui ont alimenté plusieurs thèses inexactes de la désindustrialisation, voire de la disparition de l’industrie dans notre pays. Le développement très rapide de l’externalisation a conduit à des transferts d’emplois et de valeur ajoutée entre l’industrie et la branche dite des services aux entreprises. Cette dernière a affiché une croissance très rapide au cours des années quatre-vingt-dix, au point de dépasser l’industrie en nombre d’emplois en 2001 et en valeur ajoutée en 2003. Les évolutions relatives de l’industrie et des services aux entreprises sur vingt ans sont retracées dans le tableau suivant.

Tableau 1. Poids de l’industrie et des services aux entreprises dans l’économie française 1987-2007

Afin de disposer d’une image plus réaliste du poids de l’industrie, certains proposent d’additionner les deux branches et évaluent ainsi l’industrie à 30 % du PIB. Cependant, si l’industrie est incontestablement un débouché important des services aux entreprises (communications, conseil, services administratifs, intérim, sécurité, nettoyage, R & D), elle n’est pas le seul. Les entreprises des autres services marchands (qui réalisent 80 % de la VA totale) y font aussi appel. Il serait donc erroné d’additionner sans précaution ces données. Une évaluation de la part des services aux entreprises destinée à l’industrie peut néanmoins être tentée à partir du tableau entrée-sortie qui retrace les flux interbranches de l’économie. En 2007, 40 % de la valeur ajoutée des services aux entreprises sont consommées comme biens intermédiaires par l’ensemble des branches industrielles. Si on considère pour simplifier que la moitié des services marchands aux entreprises est directement associée à la production industrielle, l’ensemble représente donc 22 % de l’emploi total et de la valeur ajoutée2 de l’économie française en 2007 (contre respectivement 25 % et 27 % vingt ans plus tôt).

Ces chiffres indiquent un recul incontestable du poids de l’industrie, mais contrairement aux visions catastrophistes d’une désindustrialisation massive, celui-ci reste significatif (plus de 20 %) et ne s’effondre pas au cours de la période récente. En ce qui concerne la variable valeur ajoutée, qui connaît la plus forte baisse (moins cinq points de PIB en 20 ans), il faut préciser que cette évolution tient pour l’essentiel à un effet prix. Si on mesure en effet la part de la valeur ajoutée industrielle en volume, c’est-à-dire calculée avec les prix de l’année précédente, on observe une stabilité globale entre 17 et 19 % au cours des décennies passées. Le recul de l’industrie dans la valeur ajoutée en valeur tient donc principalement à ce que les prix de ses produits évoluent moins vite que des services. Le poids des services dans l’économie s’accroît donc mécaniquement aux dépens de l’industrie.

Cette stabilité ou baisse modérée du poids relatif de l’industrie dans l’économie a une conséquence importante. Contrairement aux idées reçues la décrivant en rétrécissement continu, l’industrie est en croissance. Elle se développe à peu près au rythme de l’économie dans son ensemble : ainsi un ratio stable de valeur ajoutée en volume signifie que la production des biens industriels a suivi le rythme du PIB, c’est-à-dire a triplé en 1981 et 2006. Finalement, l’industrie produit trois fois plus de biens qu’il y a vingt-cinq ans, d’une valeur totale double (à cause de l’effet prix) et a multiplié ses exportations par 4,6 fois sur la période.

Dernière remarque qui a son importance historique. Dans une perspective longue, le recul du poids relatif de l’industrie constitue une inflexion significative, mais à se stade, pas une rupture radicale. Le pic de l’emploi industriel (1974) se situe à 5,7 millions de personnes et 26 % de l’emploi intérieur total. Tout au long des années cinquante et soixante, celle-ci représente environ 25 % de l’emploi. Ainsi, au cœur des décennies du volontarisme industriel, de la mise en œuvre de politiques industrielles audacieuses et largement soutenues, l’emploi industriel ne comptait que pour un quart de l’économie, soit un niveau supérieur de quelques pour-cent seulement à la situation actuelle !

Il faut également souligner le rôle spécifique joué par l’industrie dans la croissance économique d’un pays et le niveau de vie des habitants, résumé par la formule : « l’industrie fait la richesse des nations ». On peut l’illustrer économiquement de façon simple. L’industrie occupe une place plus que proportionnelle à son poids dans les emplois et la valeur ajoutée (13-14 %) dans trois domaines clés : l’investissement et l’accumulation de capital (20 %), l’effort de R & D des entreprises (90 %) et les échanges commerciaux (80 % des importations et exportations). Par cette position centrale, elle joue un rôle moteur dans l’innovation, les gains de productivité, le niveau technologique, les actifs matériels et immatériels d’un territoire.

Le rôle majeur joué par les branches industrielles dans l’innovation se lit dans leur poids dans les dépenses de R & D des entreprises : 90 % en 2006. Et si on tient compte de l’effort public de recherche et d’innovation, l’industrie concentre à elle seule 55 % des dépenses totales publiques et privées de R & D du pays. Il faut souligner ici que l’innovation, définie comme l’introduction de nouveautés, ne se limite pas aux seuls produits high-tech mais s’applique à l’ensemble des secteurs sous des formes très variées (produits, procédés, technologie, organisation, tarification, etc.).

Variété des territoires industriels

À la lumière de tout ce qui précède, il semble donc difficile de parler de territoires industriels en général. On proposera donc de distinguer, au sein d’une problématique commune de la relation industrie/territoire, différents « types » de territoires industriels. Dans un cadre prospectif, il nous a semblé utile de mettre l’accent sur trois d’entre eux, en soulignant à nouveau qu’ils ne correspondent pas à une échelle géographique définie a priori, mais bien à des processus économiques spécifiques pouvant aussi bien s’observer à l’échelle d’une ville, d’un morceau de département ou d’une région tout entière. Les territoires dits « bases industrielles » se caractérisent par une forte proportion d’emplois industriels et l’industrie conserve un poids important dans les activités économiques (Dunkerque, Loire-Atlantique, vallée de l’Arve, etc.). Les territoires « en désindustrialisation » subis-sent un recul continu et marqué des emplois et de la valeur ajoutée de l’industrie depuis plusieurs décennies, à partir d’un niveau initial élevé dans les années soixante-dix et quatre-vingt (Lorraine , Nord).

Enfin, les territoires « des nouvelles industries » accueillent et développent des activités industrielles, qui pèsent encore un poids relativement faible dans l’économie locale, mais sont en croissance rapide avec de forts enjeux d’innovation et de création de futurs marchés (Essonne, Toulouse et sa périphérie, Montpellier). Chaque type correspond à différentes formes d’activités industriel-les (produits, secteurs, taille d’entreprise, facteurs de compétitivité), de relation au territoire (durée, intensité, fragilité, effet positif ou négatif) ainsi que d’enjeux économiques et de politique publique. Si cette différenciation s’avère nécessaire pour éviter les travers d’une approche unique trop générale ou abstraite et pour saisir les situations concrètes vécues par les acteurs dans les territoires, une réalité commune unit néanmoins toutes ces catégories : l’économie des activités industrielles, décrite dans cette partie, ainsi que les grands facteurs déterminant son évolution, que nous allons examiner maintenant.

La géographie de l’industrie est caractérisée depuis ses débuts par une forte concentration et polarisation des activités. Des économies de localisation identifiées par Alfred Marshall au sein des grandes villes industrielles britanniques des années 1870-1880 à la notion moderne d’externalité d’agglomération et de clustering, les facteurs et déterminants de cette concentration géographique ont fait l’objet d’une abondante littérature, théorique et appliquée. Aujourd’hui encore, sept régions réalisent plus de 80 % de la valeur ajoutée industrielle totale du pays.

Problématiques d’évolution de la relation industrie/territoire

Une fois posés les définitions et les périmètres du travail, le groupe s’est attaché à identifier un ensemble de problématiques d’évolution à moyen long terme de la relation entre territoire et industrie. On a choisi de mettre l’accent sur des éléments : spécifiques aux activités industrielles ; à l’origine de dynamiques importantes, soit déjà observables ces dernières années, soit prévisibles dans le futur ; permettant de regrouper sur un petit nombre de grands thèmes des facteurs distincts mais reliés entre eux, et de hiérarchiser ainsi la longue liste énumérant habituellement toutes les dimensions à prendre en compte. Il s’agit d’identifier les principales tendances à l’œuvre ou prévisibles ainsi que les grandes questions ouvertes pour organiser de façon cohérente une réflexion prospective à long terme. Seront analysés successivement les facteurs d’évolution des territoires pertinents pour les activités productives, puis ceux propres à l’industrie touchant à sa dimension géographique, et enfin les éléments exogènes ayant un fort impact sur la relation entre industrie et territoire.

Le territoire, acteur de sa relation à l’industrie

La relation industrie/territoire est habituellement saisie sous l’angle du choix de localisation des firmes. Les critères de choix sont l’objet d’une large littérature économique et d’enquêtes sectorielles, et sont eux-mêmes soumis à de multiples facteurs de changements, liés aux dynamiques à l’œuvre dans l’industrie et aux modifications de l’environnement économique. En revanche, le territoire ne peut être considéré comme « actif » vis-à-vis de l’industrie que dans la mesure où les acteurs en relation qui en définissent les contours se donnent un rôle, énoncent des objectifs, mettent en œuvre diverses mesures, anticipent l’impact de leur action.

À ce titre, plusieurs types d’acteurs peuvent participer à la définition d’objectifs territoriaux spécifiques. En premier lieu, les acteurs publics, l’État et les différents niveaux de collectivités territoriales (depuis les conseils régionaux jusqu’aux communes), mais également des organismes aux mandats plus restreints et aux périmètres variables (chambres de commerce et de l’industrie, agences de développement économique, syndicats professionnels), voire des réseaux d’entreprises ou de grandes entreprises à l’origine d’initiatives sur leur territoire. Une redistribution importante des cartes entre ces acteurs découle des évolutions institutionnelles de 2004, qui confèrent aux régions la responsabilité du développement économique local. Cela a favorisé le développement de moyens et d’expertises propres aux acteurs locaux, qui ont permis de répondre aux demandes nationales et européennes de formulation de stratégies régionales de développement économiques (SRDE) et d’innovation (SRI). Selon les territoires, la mise en œuvre de ces politiques économiques locales prend des formes variées : formation, mise en réseau d’entreprises, agences de développement, appui aux pôles de compétitivité, actions de communication et marketing, allant jusqu’à l’investissement direct dans des entreprises. Ce dernier point est à souligner car il s’agit d’un enjeu décisif pour les acteurs industriels et plus largement de l’économie productive. Il traduit également une transformation importante du rôle du territoire qui devient un actionnaire direct ou indirect et manifeste ainsi son émergence progressive comme un acteur économique à part entière. Cette implication financière peut être une prise de participation directe au capital ou la participation (le plus souvent aux côtés d’acteurs privés et publics comme la Caisse des dépôts) à des fonds d’investissement, d’amorçage, de capital-risque pouvant avoir des finalités diverses (investissement, économie sociale, reprise de PME, high-tech, etc.). Deux exemples illustrent ce phénomène récent et son ampleur. En Île-de-France, les divers fonds d’investissement régionaux destinés à aider la création, la reprise et le développement des PME s’élèvent en 2009 à 80 millions d’euros. Le second cas se distingue par la définition d’un périmètre géographique original, s’affranchissant des découpages institutionnels voire des frontières nationales. Il s’agit du fonds de capital-risque AIRFI basé en Alsace et doté de 13,8 millions d’euros destiné à des entrepri-ses non cotées à fort potentiel de croissance, innovantes et/ou de haute technologie. Ses participations sont situées principalement en Alsace, mais aussi dans un environnement international plus large, dénommé « Régio », incluant le Pays de Bade, la Sarre, le Sud Palatinat et les quatre cantons du Nord Ouest, en Suisse, ou le Grand-Est français (Franche-Comté, Lorraine, Bourgogne et Champagne-Ardenne). On détaillera les trois aspects d’une possible définition du territoire comme acteur, qui constituent autant d’enjeux problématiques de la relation industrie-territoire à l’avenir.

La formulation publique de l’action vis-à-vis de l’industrie et la définition des objectifs

La définition de l’objectif du territoire-acteur dépend bien sûr en premier lieu de son mandat public ou parapublic, et de la situation existante de l’industrie dans le territoire concerné. Ainsi deux conseils régionaux ne formulent pas identiquement leurs objectifs selon que le territoire se caractérise par un passé de lourdes reconversions industrielles (Lorraine) ou par un secteur industriel historique encore prédominant mais fragilisé par une concurrence mondiale (Rhône-Alpes). L’objectif peut également être énoncé en référence à des critères émis ailleurs, à un autre niveau d’action territorial (classement 2003 des métropoles européennes de la Diact).

Différents énoncés de stratégies industrielles

Le secteur industriel reste le principal moteur du développement économique régional et définit l’identité même du territoire. Pour la Région, le développement industriel est une priorité, notamment face à l’essoufflement d’activités traditionnelles et à la concurrence des pays émergents (région Rhône-Alpes, www.rhonealpes.fr/102-indust...).

Après les différentes vagues de reconversions industrielles, la Lorraine entend aujourd’hui mettre l’économie au service des Lorrains, avec l’emploi comme objectif final. C’est tout l’enjeu de la politique de développement économique régional. Les PME-PMI et les TPE de l’artisanat, du commerce, des services et de l’agriculture jouent un rôle clé dans le développement de l’économie en Lorraine (région Lorraine, www.cr-lorraine.fr/jahia/Jah...).

La métropole marseillaise s’engage, par le biais des décideurs économiques et politiques, dans une course à la performance pour rejoindre le TOP 20 des métropoles européennes (CCI Marseille Provence, www.ccimp.com/ccimp/notre_projet).

Au-delà de ces déclarations générales, se posent la question de la nature et le contenu de l’intervention que se propose d’avoir le territoire :

  • est-il en mesure d’être un véritable acteur jouant sur la nature des activités qu’ils cherchent à promouvoir : par exemple, en organisant de façon volontariste une ou plusieurs spécialisations industrielles du territoire, que ces spécialisations soient sectorielles, technologiques ou en termes de ciblage géographique des débouchés ? Et par là, comment le territoire définit-il implicitement le champ concurrentiel dans lequel se placent ses activités industrielles (régional, national, mondial, etc.) ?
  • cette définition d’objectifs industriels propres se fait-elle en lien avec les autres objectifs politiques qui sont dans son domaine d’expertise et/ou de légitimité démocratique ? Ainsi, le type de mandat électoral, professionnel, et la sensibilité relative des acteurs composant le territoire à la question industrielle pourront jouer sur les équilibres industrie/résidentiel par exemple, ou dans un cas extrême, sur la priorité donnée à l’attraction de revenus plutôt que d’activités industrielles. Quoi qu’il en soit, l’opposition d’un public à la proximité de certaines industries, et plus largement la sensibilité croissante aux questions de risques industriels, sanitaires ou environnementaux, pèseront à l’avenir sur la définition des objectifs industriels dans certains territoires ;
  • le territoire formule-t-il pour objectif prioritaire l’attraction d’activités, c’est-à-dire d’investissements provenant de l’extérieur du territoire, ou met-il la priorité sur la création endogène d’activités industrielles ? L’enjeu ici, dans un cas comme dans l’autre, est celui de la capacité d’un territoire-acteur à connaître, analyser et développer des actions pesant sur les critères de choix de localisation des firmes d’une part, et sur l’ensemble des facteurs facilitant la création endogène d’activités d’autre part.

La nécessaire mise en cohérence des différentes échelles d’intervention

Si plusieurs acteurs ou réseaux d’acteurs, agissant par définition à différentes échelles géographiques, se fixent des objectifs dans leur relation à l’industrie, la question se pose de l’articulation de leurs actions respectives. Considérant le territoire dans sa dimension administrative, les politiques industrielles ou de développement économique font aujourd’hui l’objet d’un empilement de diagnostics, de définitions de politiques, de plans d’actions et de dispositifs, aux niveaux européen et national d’abord, puis au niveau régional, départemental, métropoles ou communauté de communes. La description de l’ensemble des dispositifs s’avérerait laborieuse. Cependant, la loi du 13 août 2004 relative aux libertés et responsabilités locales fait de la région le maillon essentiel de coordination des différentes actions de développement économique dans leurs territoires. De manière générale, l’empilement des politiques territoriales et des dispositifs tendent vers une complémentarité dont la région est, sinon le concepteur, du moins le maître d’œuvre effectif.

Toutefois, cette complémentarité institutionnelle prend diverses formes, qui dessinent autant de trajectoires possibles :

  • extension et différenciation : certaines régions mettent en place des dispositifs propres, qui cherchent à prolonger et compléter les dispositifs nationaux, tout en se différenciant d’eux. Les Pôles régionaux d’innovation et de développement économique et solidaire (PRIDES), créés par la région PACA sont emblématiques à ce titre. Ce dispositif de soutien à des clusters régionaux, dispositif dont l’efficacité n’est pas question-née ici, est défini par la région comme une action bien plus étendue que celle des pôles de compétitivité. Les vingt-neuf PRIDES comprennent toutefois les neuf pôles de compétitivités de la région, labellisés nationalement. Mais les éléments de communication de la région stipulent clairement que : « les neuf pôles de compétitivité sont labellisés PRIDES, et (que) c’est à ce titre que la région les soutient ». Dans cette approche, il s’agit donc d’englober et de dépasser un dispositif national ;
  • additivité et alignement : un certain nombre de dispositifs territoriaux sont fondés sur le renforcement des dispositifs existants au niveau national, essentiellement par un appui financier supplémentaire à l’échelle du territoire. On retrouve notamment cette forme de complémentarité au niveau départemental, où des dispositifs d’Aide départementale à l’innovation complètent les financements d’Oseo. Dans ce dispositif, les dossiers des entreprises sont instruits par Oseo, dispensant le département de la mise en place de procédures, de définition d’objectifs et de critères précis, et de la lourdeur administrative d’instruction des dossiers ;
  • coordination et bouquets de dispositifs : face à la multiplicité et la complexité des dispositifs et des acteurs, l’échelon régional est également celui de la mise en cohérence. Celle-ci passe par la mise en place de structures (agences, têtes de réseau) ayant pour vocation de coordonner, d’ordonner, de rendre accessible un bouquet de dispositifs et d’actions émanant de toutes les échelles de territoire, et des acteurs publics comme privés : agences régionales de développement, agences de développement industriel, agences régionales pour l’innovation, réseaux régionaux d’innovation, etc., fédérant eux-mêmes les agences départementales, les organismes insulaires, des syndicats professionnels, des universités ou centres de recherches, etc.

À partir des questions soulevées par la mise en cohérence des différents échelons d’intervention, on peut identifier une série de facteurs de change-ment de la relation du territoire à l’industrie :

  • le degré d’autonomie de la région dans sa relation notamment aux dispositifs nationaux : quel mode de coordination verticale va-t-il s’imposer dans un contexte d’autonomisation des régions et de recomposition des tissus économiques locaux ? Entre nécessité d’une expertise accrue des capacités d’innovations et des systèmes de compétences locaux d’une part, et l’ingénierie nationale de dispositifs d’autre part, l’État est-il amené à devenir un promoteur de modèles d’intervention (pôles de compétitivités, grappes d’entreprises) repris localement par les territoires, et/ou un fédérateur essentiellement financier, capable de fédérer plusieurs échelles territoriales autour d’un objectif industriel commun (voir encadré suivant) ?
  • face aux dynamiques de l’industrie, de croissance de la dimension immatérielle, de recomposition des chaînes de valeur, de multilocalisations, de dynamiques concurrentielles mondialisés, quelle sera l’échelle pertinente d’intervention des territoires ? Les notions de filières garderont-elles une pertinence au niveau national ou régional ? Les territoires auront-ils à soutenir et promouvoir des hyperspécialisations locales dans des dynamiques de localisations par fonctions ? À l’inverse, auront-ils à faire à des frontières de plus en plus floues entre métiers, filières, et à des périmètres mouvants de l’entreprise nécessitant de concentrer les initiatives sur un environnement de compétences et de facteurs d’innovation ?
  • enfin, la question des modes de coordination horizontale ou verticale pose la question de la concurrence entre territoires dans l’attraction d’investissement, de compétences, de capacités de recherches et développement. Le développement actuel des notions de « marketing territorial », dans lesquelles le territoire se conçoit lui-même comme bouquet d’offres et de ressources, va-t-il ouvrir de nouveaux champs de concurrence entre territoires ou intensifier des rivalités existantes ? Sous-jacente, c’est également la question de l’échelle territoriale des transferts et de la solidarité nationale qui est en jeu.

Les dynamiques industrielles

Il ne s’agit pas ici d’examiner de façon exhaustive les transformations de l’industrie mais de se concentrer sur les facteurs ayant une dimension géographique donc touchant aux territoires. On s’intéresse donc aux éléments qui modifient le rapport traditionnel de l’industrie au territoire décrit dans la première partie ainsi que ceux introduisant une possible différenciation entre les territoires dans ce domaine. On propose de les regrouper en cinq thèmes principaux : l’organisation géographique des flux matériels de matières premières, de composants intermédiaires et de produits finis, les nouvelles demandes émergentes de biens et services industriels, la dynamique de dématérialisation et de complexification des offres, la conduite de la R & D et de l’innovation, la gestion de la main-d’œuvre et des compétences.

Flux de matières et géographie des activités industrielles

Dès son origine, les flux matériels ont joué un rôle primordial dans les choix de localisation de l’industrie. L’accent a longtemps été mis sur le processus productif en cherchant à optimiser son approvisionnement par des installations situées à proximité des gisements de matières premières, des sources d’énergie, puis avec l’essor du commerce international, des nœuds de transport (ports, voies ferrées, autoroutes, aéroports). Or depuis une trentaine d’années, on observe une inflexion importante avec l’orientation des stratégies d’investissement, d’organisation et de localisation des entreprises autour des facteurs aval, des marchés, de la distribution et commercialisation de leur offre. Cette évolution résulte de la combinaison de deux processus large-ment distincts mais se renforçant mutuellement. En premier lieu, l’intensification de la concurrence pousse à une différenciation accrue et la recherche d’une innovation permanente. Il ne s’agit plus simplement de produire le plus efficacement possible mais de mettre sur le marché les nouvelles versions de produits existants ou des nouveaux produits de façon rapide et flexible pour exploiter les évolutions observées de la demande et des préférences des consommateurs. Le second facteur est l’entrée sur la scène économique mondiale des pays émergents, qui sont à la fois de nouveaux marchés et débouchés possibles, mais aussi de possibles fournisseurs. Cela provoque un déplacement des sites industriels (investissement dans de nouvelles capacités pour servir les marchés locaux ou délocalisations de productions) et un étirement à une échelle géographique inédite des flux d’approvisionnement et de distribution. Ces deux phénomènes expliquent pourquoi l’attention, les efforts et les décisions des entreprises industrielles en matière d’organisation géographique sont déterminés de plus en plus par des enjeux d’accès aux marchés à l’échelle du monde entier. Cela se traduit par une transformation continue du périmètre, des fonctions, de la structure de l’entreprise industrielle : rôle décisif de la logistique et de la distribution, besoins croissants en systèmes d’informations pour gérer efficacement et en temps réel ces relations multiples aux marchés, multilocalisations géographiques, etc. Dans une perspective de long terme, la principale question qui se pose est la poursuite ou non de cette tendance. Il faut pour cela considérer les facteurs qui la rendent possible et la facilitent, principalement au nombre de deux : l’abaissement des barrières douanières aux échanges commerciaux et des coûts de transport (principalement maritimes) très bas. Même s’il s’agit de facteurs qui ont structuré notre environnement économique pendant plus d’un demi-siècle au point qu’on les considère parfois comme des données intangibles, il faut cependant souligner qu’elles reposent sur des conditions politiques spécifiques. À l’échelle de trente ans, on ne peut donc exclure leur remise en cause partielle ou complète sous l’effet de ruptures politiques ou sociales : montée du protectionnisme, prise en compte des problématiques environnementales, de climat et d’épuisement des ressources d’énergie fossile par l’introduction de dispositifs fiscaux de plus en plus contraignants, menace de conflit armé majeur, etc.

Les semi-conducteurs à Crolles : ambitions et reformulations d’une politique industrielle, par Noémie Behr, Jérôme Grange

L’exemple de Crolles illustre à la fois le volontarisme dans la mise en cohérence de différents niveaux d’interventions, les difficultés des territoires et des actions publiques à intervenir face aux dynamiques d’un secteur mondialisé, et la nécessaire reformulation des objectifs au gré des alliances industrielles.

En effet, les moyens mobilisés dans le projet Crolles 2 ou l’Alliance (2003-2007) sont sans précédent en France : 3,5 milliards d’euros d’investissement prévus sur 5 ans, dont 543 millions de subventions et crédit d’impôts. Ce projet, à l’initiative de l’acteur industriel franco-italien STMicroelectronics, est alors fondé sur l’alliance de trois industriels (ST ayant été rejoint par Philips puis Motorola), et de différents niveaux d’acteurs publics et territoriaux. Autour de l’investissement de l’État s’étaient rassemblés le conseil régional Rhône-Alpes, le conseil général de l’Isère, la communauté de communes du Grésivaudan et de Grenoble. En contrepartie de l’investissement public, L’Alliance s’engageait sur un montant d’investissement en R & D de 1,5 milliard d’euros en R & D, et sur la création de 1 200 emplois. Les trois partenaires industriels s’alliaient pour mettre au point des technologies de fabrication de puces nanométriques. L’inauguration du site par le président de la République Jacques Chirac avait illustré en janvier 2003 la volonté de l’État de faire de l’Alliance un fleuron de l’industrie française, et de l’Isère un cluster mondial des nanotechnologies (Minatec, CEA-Leti, etc.). Les pôles de compétitivité ne sont pas loin, la France a peut-être enfin son cluster mondial.

Or, début 2007, Freescale (filiale de Motorola) et NXP (filiale de Philips) annoncent leur volonté de ne pas prolonger le partenariat au-delà de l’échéance prévue. Loin d’être évalué comme un échec, l’investissement public dans les semi-conducteurs se poursuit et un projet Crolles 3 naît en 2009, baptisé Nano 2012, dont les montants d’investissements dépassent encore ceux de l’aventure précédente : 2,3 milliards d’euros en R & D, financés à hauteur de 657 millions d’euros par les collectivités publiques (477 millions par l’État et 180 millions par les collectivités territoriales).

Comment un consensus entre acteurs publics a-t-il pu être ainsi renouvelé sur de tels montants d’investissement après la fin en demi-teinte de Crolles II ? En premier lieu, les objectifs en termes de création d’emplois ont été atteints et même dépassés, et les montants de taxe professionnelle supplémentaire ont quasiment remboursé les collectivités locales de leur investissement. Une création nette d’emplois et des comptes équilibrés permettent aux collectivités de présenter Crolles II comme un succès. Mais l’image de vitrine nationale du site de Crolles est en question. Avec le retrait des partenaires de STMicroelectronics, ce sont à présent l’ensemble des emplois dans les semi-conducteurs de la région qui sont menacés (à commencer par les près de 7 000 employés de ST à Grenoble et Crolles), et plus largement la place de la France dans le paysage mondial des nanotechnologies. En effet, durant cette période, la concurrence mondiale dans le secteur des semi-conducteurs a bougé les lignes et les stratégies des acteurs industriels : délocalisations vers l’Asie, choix d’un certain nombre d’acteurs de se retirer de la production pour devenir de purs concepteurs (tels NXP et Freescale), investissements toujours plus lourds dans les sites de R & D et de production. La crise mondiale frappe elle aussi le secteur, et ST an-nonce la réduction de 1 200 emplois dans le monde en 2009. Le projet Crolles III ou Nano 2012 se lance sur une nouvelle stratégie d’alliance de STMicroelectronics qui entre dans le consortium de recherche mondial créé par IBM, et met en place un partenariat croisé avec son site américain de Fishkill, Albany. On voit bien l’enjeu de ce projet industriel pour l’État, et d’autant plus que le pôle de compétitivité Minalogic de Grenoble doit avoir lui aussi une position mondiale. Laurent Malier, directeur du CEA-Leti le souligne dans un rapport pour le ministre de l’Industrie en juin 2010 : « Les composants nanoélectroniques sont à l’origine de l’introduction de nouvelles fonctions et de réductions de coûts », il s’agit de ce fait d’« une industrie stratégique pour garantie la capacité d’innovation ». Mais avec un objectif de création de 660 emplois, pour des subventions des collectivités à hauteur de 180 millions d’euros, les arguments pour ces dernières deviennent plus problématiques. Et ce, d’autant plus que la suppression de la taxe professionnelle ne permet plus d’équilibrer les comptes aussi lisiblement. Aussi le ministère de l’Industrie communique-t-il au moment du lancement de Nano 2012, d’une part, sur l’investissement stratégique de l’État dans les nanotechnologies, et d’autre part, sur les emplois, non plus seulement créés directement, mais induits dans la région grenobloise par le site de Crolles (27 000 selon le communiqué du 1er avril 2009). Le conseil général de l’Isère a toutefois annoncé qu’il reverrait ses engagements financiers si les recettes fiscales supplémentaires attendues étaient remises en cause par la suppression de la taxe professionnelle. De manière générale, c’est le consensus entre collectivités territoriales, par ailleurs en conflits récurrents sur d’autres dossiers d’aménagement du territoire, consensus orchestré par l’État et encouragé par un investissement direct très important, qui est en question pour l’avenir. Les modifications de la fiscalité locale pourraient modifier les retours financiers et ainsi les incitations réciproques des collectivités. Le passage de l’Alliance (Crolles II) à Nano 2012 (Crolles III) illustre quant à lui que les montants des subventions et crédit d’impôts consentis ne garantissent pas aux pouvoirs publics et collectivités territoriales de visibilité au-delà de 5 ans dans un secteur mondial et d’innovations ultrarapides.

Nouvelles industries émergentes et nouvelles offres à expérimenter

Il importe ensuite de s’intéresser à la profonde évolution de la nature, des contours, des débouchés des activités industrielles, en se libérant des représentations traditionnelles autour des productions manufacturières, des usines, des biens d’équipement et de consommation. De nouvelles attentes économiques et sociales se manifestent dans nos sociétés concernant l’environnement, la santé, la culture. Le vieillissement des populations, les temps de loisirs disponibles, les préoccupations concernant l’avenir de la planète et ses futures générations constituent autant d’éléments structurants et durables, alimentant des demandes socio-économiques inédites. Le point important est que, dans tous ces cas, se pose une dimension industrielle décisive. Le cœur de la logique industrielle consiste en effet à sélectionner un petit nombre de technologies, de produits, de solutions, et les standardiser, afin de bénéficier d’économies d’échelle dans leur fabrication en masse. La réduction continue des coûts qui en résulte permet un élargissement progressif des débouchés par la baisse des prix et l’accès de catégories croissantes de la population à ces biens et services. Une industrialisation maîtrisée et pertinente est ainsi la clé d’une démocratisation de ces innovations, qui resteront sinon à l’état de niches de luxe réservées aux ménages les plus fortunés et les mieux informés. Mais le point intéressant à souligner concernant ces nouvelles demandes et utilités est leur fort degré de différenciation entre et à l’intérieur des territoires (en fonction de leur taille, leurs modes d’urbanisation, la pyramide des âges des populations, les préférences culturelles, etc.). Contrairement aux équipements domestiques traditionnels (téléphone mobile, télévision, réfrigérateur, automobile, etc.), il est alors vraisemblable qu’une seule norme ou standard ne s’imposera pas à l’échelle mondiale, mais qu’il coexistera plusieurs solutions adaptées aux caractéristiques propres de chaque espace social et économique. Par ailleurs, il faut noter l’importance des modalités d’organisation urbaine dans la définition des demandes et des besoins des populations en matière d’environnement, de santé ou de culture. Cela signifie que l’expérimentation et les projets pilotes locaux auront un rôle important dans la mise au point, la validation, et la popularisation des innovations mises au point. Les villes seront donc logiquement des acteurs majeurs de l’émergence et du développement de nouvelles filières industrielles, de nouvelles entreprises et de nouveaux emplois. Cependant, ce rôle important des consommateurs locaux dans l’identification et la sélection de nouveaux espaces industriels rend également possible des réactions collectives de refus de localisation de ces activités sur le territoire, en raison des risques technologiques ou industriels associés. Plusieurs cas récents illustrent cette possibilité, favorisée par les technologies numériques qui facilitent la circulation des informations et la mobilisation rapide d’un grand nombre de participants : OGM, nanotechnologies, sites d’enfouissement de déchets dangereux, etc.

Une seconde caractéristique commune à ces nouvelles opportunités d’activités industrielles (environnement, santé, culture en particulier numérique) s’inscrit dans plusieurs évolutions déjà observables de l’industrie et contribuera logiquement à les accentuer. Il s’agit de la combinaison entre biens et services, qui entraîne une dématérialisation de l’offre industrielle et de ses investissements, ainsi que l’introduction de nouvelles modalités tarifaires comme les offres groupées ou les forfaits. Pour satisfaire ces nouvelles utilités, il faut en effet à la fois combiner la fourniture de biens et de services et proposer un suivi au cours du temps. On s’écarte ainsi fondamentalement de l’échange modélisé en économie : une transaction d’acquisition, anonyme et discrète. La réponse aux demandes formulées plus haut devra en effet inclure une dimension de personnalisation prenant en compte les caractéristiques particulières des territoires, des populations, voire des individus ; elle aura nécessairement une durée relativement longue ; elle n’impliquera pas forcément l’acquisition des biens, une partie d’entre eux pouvant être simplement loués temporairement. Dans ce contexte, les modèles économiques sur lesquels se sont développés les secteurs industriels vont être profondément bouleversés. Un nouvel espace d’innovation commerciale, marketing, tarifaire s’ouvre, conduisant à une multiplication d’expérimentations et de tâtonnement pour imaginer et valider la meilleure solution. On voit ce processus déjà à l’œuvre aujourd’hui dans des domaines aussi variés que la distribution numérique de conte-nus comme les films, les séries télé ou la musique, la diffusion de la voiture électrique, ou l’accompagnement des personnes âgées dépendantes. Avec, chaque fois, une variété du contenu technique, de l’assemblage commercial, des modes de tarification des offres. Tous ces éléments introdui-sent une articulation renouvelée de l’industrie au territoire construite autour des caractéristiques particulières de la demande locale pour les nouveaux besoins émergents, ainsi qu’une possibilité nouvelle de différenciation géographique des offres, des entreprises et des spécialisations industrielles.

La globalisation accélérée de la recherche & développement des entreprises

Le troisième facteur à considérer est la variété croissante de la nature, des formes, et de l’organisation géographique de l’innovation dans l’industrie. Pendant longtemps, un modèle a en effet dominé en France, qui articulait de grands programmes, des produits high-tech très sophistiqués, un rôle majeur des grandes entreprises championnes avec leurs grands laboratoires de recherche intégrés, des commandes publiques pour lancer le marché. Le tout dans un périmètre géographique longtemps confiné au territoire national. Mais ce modèle est aujourd’hui de plus en plus remis en cause et tout indique que cela se poursuivra dans le futur. Trois éléments se combinent en ce sens. Tout d’abord, la nécessaire variété d’acteurs pour stimuler l’innovation. De nombreuses études empiriques et théoriques soulignent combien les interactions entre acteurs différents (grands groupes, PME, laboratoires, universités) mais aussi entre secteurs distincts sont sources de synergies et d’innovations, en rupture avec les trajectoires dominantes explorées historiquement par chacun. L’essor du phénomène d’open innovation pousse encore plus loin cette évolution, en impliquant cette fois de très nombreux individus dispersés sans les relations économiques et financières habituelles. Être capable de rassembler et d’animer une large et variée communauté d’acteurs devient dès lors un facteur décisif de succès, et un défi pour les territoires traditionnels de l’innovation, comme les grandes villes et leurs périphéries, fortes jusqu’à présent de l’effet taille et de la concentration locale de capacités de recherche et de développement. En second lieu, le poids croissant de l’innovation non technologique bouleverse les équilibres antérieurs. Désormais, inventer une nouvelle combinaison de produits et services (triple, quadruple-play des opérateurs télécoms), proposer une tarification inédite (forfait illimité dans le mobile, échange de batteries de voitures électriques de Better Place), offrir un confort d’utilisation par l’ergonomie du produit (iPod, iPhone, iPad) sont des facteurs de compétitivité et de succès sur le marché au moins aussi importants que les performances techniques. Les lieux, les compétences nécessaires, les besoins financiers de la conduite de l’innovation s’en trouvent largement modifiés. Enfin, il faut tirer toutes les conséquences de l’environnement technique propres aux besoins émergents dans la santé, l’environnement ou la culture numérique. Dans tous ces cas, il n’y a pas une seule solution technique naturelle ou évidente s’imposant et devant concentrer tous les efforts, mais plutôt une large variété de trajectoires à explorer (techniquement et en termes de business models). Dans ce contexte, il faut réfléchir entre la stratégie (risquée) consistant à privilégier l’une d’entre elles et tout miser sur elle, et au contraire l’encouragement d’une large variété d’expérimentations et d’essais explorant les différentes voies possibles.

Cette transformation en cours des formes et des objectifs de l’innovation se double d’une internationalisation croissante de la recherche et développement (R & D) des entreprises, qui modifie profondément la géographie traditionnelle de l’industrie. Le mouvement historique observable depuis cinquante ans au sein des entreprises a été la fragmentation de plus en plus poussée des activités et leur localisation en des implantations distinctes spécialisées (tirant parti de facteurs locaux favorables et permettant des économies d’échelle par la concentration en un lieu d’une tâche particulière de l’entreprise). Dans ce processus, les centres urbains et leurs périphéries ont vu décroître leurs installations de production, et les activités d’entreprise, s’organiser essentiellement autour de fonctions transversales (R & D, gestion administrative, marketing, commercial, etc.) dans des bureaux. La globalisation accélérée des économies depuis une trentaine d’années a ajouté une dimension géographique à cette évolution et, à la suite d’investissements à l’étranger et de délocalisations, augmenté encore plus les distances entre les différents établissements d’une entreprise. La R & D n’échappe pas au phénomène. La part des filiales d’entreprises étrangères dans la R & D industrielle s’élève ainsi en 2006 à 15 % aux États-Unis, 20 % en France, 30 % en Allemagne, 40 % au Royaume-Uni et 45 % en Suède. Le mouvement s’accompagne en miroir d’une proportion croissante des dépenses de R & D des groupes nationaux réalisées à l’étranger dans leurs filiales. Environ la moitié des mille firmes investissant le plus en R & D dans le monde ont ouvert des centres de recherche en Chine, en Inde ou à Singapour au cours des quinze dernières années. Une étude récente (Berder et al., 2009) évalue ainsi le nombre de centres de R & D de firmes étrangères en Chine à plus de 750 fin 2008, soit plus que le nombre de centres de R & D chinois (500) !

Le mouvement peut sembler irréversible mais il soulève en réalité des problèmes nouveaux. L’éloignement peut en effet constituer un frein à la bonne coordination des fonctions de conception, de production, de commercialisation au sein de l’entreprise, qui exige d’importants et fréquents flux d’information pour adapter et améliorer en permanence l’offre de l’entreprise. La proximité et les gains qu’elle offre peuvent ainsi contrebalancer des coûts plus faibles accessibles ailleurs. C’est en particulier vrai dans le domaine de l’innovation où les dépenses en installations et salaires pèsent d’un poids important mais où le résultat et l’efficacité des efforts peuvent varier grandement, contrairement à la fabrication qui est largement optimisée. S’ouvre ici un potentiel renouvelé de localisation d’activités d’entreprises dans les territoires, à condition de ne pas seulement considérer les fonctions transversales, mais l’ensemble des tâches et leur coordination. Cela soulève des enjeux spécifiques en termes de zone d’implantation, de main-d’œuvre, de moyens de communication et de transport, etc. On peut supposer par exemple, qu’en ce qui concerne les futures opportunités associées à la santé et l’environnement, qui ont une forte spécificité locale, il faudra disposer non seulement de capacités de conception, de R & D et d’expérimentation, mais aussi d’installations de production pour tirer efficacement profit de l’expérience acquise. Repenser les moyens d’articuler au sein des territoires des activités productives pour les industries innovantes en voie d’émergence constitue un défi majeur, en rupture avec les approches et logiques mises en œuvre par le passé.

Main-d’œuvre industrielle, compétences, marché du travail

La dernière problématique à considérer, mais sûrement pas la moins importante, porte sur l’évolution de la main-d’œuvre dans l’industrie, avec les problématiques associées de compétences, de formation, de gestion des relations de travail. Cette question a une importante dimension locale en raison du fonctionnement du marché du travail et de la mobilité géographique relativement limitée des salariés. La main-d’œuvre industrielle s’est déjà profondément transformée au cours des trois dernières décennies, en s’éloignant de plus en plus de la représentation traditionnelle d’une forte concentration d’effectifs peu qualifiés dans de grandes installations productives. La décroissance continue des effectifs à la suite des restructurations et du processus d’externalisation (-40 % entre 1981 et 2006) s’est en effet accompagnée d’une montée continue des qualifications. Les ouvriers non qualifiés ne représentent plus en 2006 que 16 % des effectifs de l’industrie manufacturière, soit moins que les cadres. À rebours de l’image historique des OS de l’industrie, ils sont désormais plus nombreux dans les services aux entreprises (nettoyage, gardiennage, logistique, etc.). Les principales catégories d’emplois industriels sont désormais les ouvriers qualifiés (37 %) et les cadres administratifs, techniques et commerciaux (23 %). Au sein des emplois industriels, la part des métiers non industriels n’a cessé de croître. Une évaluation quantitative de ce phénomène important a été menée par la Dares (Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques) en 2005, dans une note malheureusement un peu datée aujourd’hui, qui montre qu’en 2002, 38 % des emplois au sein des établissements industriels concernent des métiers non industriels (transport, logis-tique, métiers commerciaux, de gestion et d’administration, informaticiens). Enfin, les très grands sites industriels rassemblant plus de 10 000 salariés se comptent désormais sur les doigts des deux mains et les effectifs sont répartis dans des établissements plus nombreux et de plus petite taille.

Tous les éléments rassemblés dans les sections précédentes incitent à penser que ces évolutions vont se poursuivre et même s’accentuer : variété accrue des métiers et des compétences en dehors des domaines traditionnels du secteur manufacturier et des processus productifs, qualification croissante des emplois, fragmentation des implantations. La qualité de la main-d’œuvre devient alors un facteur de compétitivité majeur des entreprises industrielles, et une variable clé de leurs choix d’investissement, de localisation et d’organisation. Pour les territoires disposant d’une base productive et industrielle, ou aspirant à la consolider et la développer, cela soulève des enjeux décisifs de recrute-ment, de formation, de coordination des actions entreprises. Des réponses innovantes et originales sont déjà observables sur le terrain, à petite échelle mais dessinant de possibles voies qui pourraient se généraliser à l’avenir. Face à l’enjeu de flexibilité et d’ajustement nécessaire de la main-d’œuvre à des chocs conjoncturels, traité exclusivement jusqu’à présent par l’intérim, l’expérience de la crise de 2008-2009 a ainsi suscité des formes de prêts temporaires de salariés entre PME et/ou grands groupes à l’échelle locale. De même, anticipant les inévitables évolutions futures à la hausse ou à la baisse des effectifs entre leurs différentes implantations, certains groupes industriels essaient de construire et mettre en œuvre des stratégies globales de ressources humaines, impliquant à part entière les territoires concernés (encadré ci-dessus).

Vers une GRH interorganisationnelle territoriale :le cas de grandes entreprises par Marie Raveyre

Les reconfigurations des entreprises (restructurations, réorganisations, extensions) deviennent un phénomène récurent pour assurer adaptation et compétitivité dans le cadre de l’économie globalisée. Ce mouvement ne passe pas nécessairement par un affaiblissement des liens des firmes aux territoires. En effet, les politiques d’implication locale de grands groupes illustre qu’un ancrage territorial accru peut être un moyen efficient d’accompagnement de la flexibilité des implantations, en particulier en matière de GHR. Ces politiques, apparues en France dans les trois dernières décennies, dans des contextes de restructurations, (avec notamment ELF-Aquitaine, Thomson, Rhône-Poulenc, Danone, Usinor, Lafarge), ont pour premier objectif de soutenir les tissus industriels et les bassins d’emploi, afin de faciliter la reconversion des salariés et des sites. Dans cette perspective, des aides aux PME et des actions en partenariats avec les acteurs économiques, politiques et institutionnels locaux, ont été multipliées : pépinières d’entreprises, aménagements de sites, actions de formation, etc. Ces interventions ne se limitent pas à des contextes de crises, elles sont aussi mises en œuvre dans des phases d’expansion des groupes, comme l’illustrent les cas d’EDF, ADP et Saint-Gobain.

Par-delà leur diversité et leur caractère plus ou moins ponctuel ou durable, ces politiques ont pour point commun de favoriser la constitution de réseaux interorganisationnels entre entreprises, grandes et petites, et acteurs politico-institutionnels locaux, propices à une gestion mutualisée de l’emploi dans les territoires. Ainsi, se trouvent facilitées, l’adaptation continue des effectifs et des qualifications, en soutenant la mobilité des salariés et les transitions professionnelles. Les échanges, dans les deux sens, entre grande entreprise et bassin d’emploi se trouvent facilités : reconversion externe, recrutement, formation. Par ce moyen, les entreprises sont à même d’accroître la flexibilité de leur GRH, favorable à leur adaptation permanente. Pour les territoires, au-delà d’effets directs en termes de créations d’emplois et de revitalisations de sites, ces démarches confortent les échanges sur le marché local du travail et concourent au renouvellement des ressources matérielles et immatérielles des territoires.

Ce qui précède est encore renforcé, avec un caractère d’urgence, par un élément démographique : le vieillissement et proche départ à la retraite des personnels (salariés comme dirigeants) de la phase de croissance industrielle rapide des années soixante. En 2001, plus de 23 % des salariés des industries manufacturières avaient déjà 50 ans et plus. Dans plusieurs secteurs industriels, la moyenne d’âge des salariés dépasse aujourd’hui les 55 ans. Une étude de tendance de l’UIMM (Union des industries et des métiers de la métallurgie) évalue, selon différentes hypothèses macroéconomiques, les besoins de recrutement à l’horizon 2015 dans une fourchette allant de 8 000 à 307 000. Quels que soient les volumes exacts, il est in-contestable que la vague prévisible de départs à la retraite va susciter d’importants besoins de recrutement, ainsi qu’un problème aigu de maintien et de transfert des compétences et des savoir-faire accumulés au sein des entreprises, et qui sont dans le contexte de concurrence globalisé une composante essentielle de leur compétitivité. D’autant que les vagues de restructurations et de concentrations des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix ont creusé un trou dans la pyramide des âges, avec des effectifs réduits dans les tranches intermédiaires, pourtant essentielles à la valorisation et la transmission des compétences entre les personnels seniors très expérimentés et productifs et les jeunes recrutés. Tout ceci pose une série de questions cruciales pour les territoires industriels : recrutement des futurs effectifs, transmission des compétences, reprise ou transmission des entreprises dont les dirigeants-propriétaires partent à la retraite. Le paysage industriel à l’horizon 2040 sera très largement déterminé par les réponses qui auront été apportées à ces problèmes, qui notons-le ont une forte spécificité locale.

En résumé, on soulignera combien les différentes tendances étudiées, déjà à l’œuvre aujourd’hui mais dont on peut anticiper le prolongement voire l’intensification, vont renouveler profondément le contenu géographique de l’entreprise industrielle et son rapport au territoire. Les dynamiques industrielles, dont on a fait en première partie une caractéristique spécifique de ce type d’activité dans les territoires, ne se limiteront plus à ce qui se passe à l’intérieur de l’entreprise (gamme de produits, investissement, R & D, publicité, marques, formation) mais porteront de plus en plus sur ses frontières, ses relations externes, sa main-d’œuvre, selon des formes à la fois évolutives et variées. Pour les territoires industriels, cela exigera une reformulation des objectifs et des moyens mis en œuvre, qui ne pourront se limiter à l’attractivité et au soutien de l’existant, mais devront imaginer comment accompagner ce processus de recomposition et de changement permanent des entreprises industrielles, en misant sur la dimension collective (éviter la fragmentation et ses risques, trouver les bonnes combinaisons entre acteurs locaux efficaces, compétitives mais aussi acceptables par tous les acteurs concernés).

L’industrie et le territoire face aux changements de l’environnement économique

Dans cette dernière partie, on a choisi de réunir une série de facteurs d’environnement économique, qui ne sont pas à proprement parler spécifiques à l’industrie, ni au territoire à composante productive importante, mais sont amenés à peser significativement dans le futur sur les évolutions de l’un et de l’autre, et leur articulation locale. On ne les développera pas ici de façon détaillée mais ils seront intégrés à chaque étape de la démarche de ré-flexion prospective.

Le premier élément mis en évidence porte sur le poids des coûts dans les décisions économiques. Ce facteur a en effet constitué l’argument principal des délocalisations depuis vingt ans, au point d’être devenu dans certains cas extrêmes une injonction qui ne pouvait être discutée et s’imposait « naturellement ». Mais il s’agit d’un phénomène plus général qui ne se limite pas aux productions industrielles et revêt de nombreuses formes : développement des offres dites low-cost dans tous les domaines, multiplication des soldes, des sites en lignes promotionnels, des comparateurs qui insistent tous sur la seule variable prix, revendications répétées des acteurs économiques sur l’indispensable baisse des coûts sociaux et fiscaux qui menace le maintien à terme de leurs activités sur le territoire national, etc. Dans une perspective de moyen long terme, il est donc indispensable de s’interroger sur le maintien ou non de cet environnement : comment évolueront les modes managériales et les solutions d’organisation diffusées par les sociétés de conseil ? De nouveaux coûts vont-ils apparaître, liés aux problématiques environnementales ou des comptes sociaux (retraite, maladie) et dans quelles proportions ? À quel rythme augmenteront les coûts de l’énergie, qui sont une variable décisive de l’organisation actuelle des transports et des flux commerciaux mondiaux ? Quelles conditions fiscales dans des économies marquées par un lourd endettement public et des perspectives de croissance limitées ?

Un second facteur à prendre en compte est le rôle croissant de l’environnement dans les décisions et évolutions des entreprises. Cela concerne bien entendu l’ensemble des acteurs économiques et pas seulement industriels. Pour ces derniers, cela implique deux effets contra-dictoires. D’une part, des contraintes supplémentaires sont introduites sur les conditions de production avec des investissements nécessaires pour se conformer aux nouvelles réglementations (Reach dans la chimie) ainsi que des coûts accrus associés à la mise en œuvre des différents mécanismes de politique environnementale (quotas d’émission de CO2, taxe carbone). D’autre part, la prise en compte des enjeux d’environnement suscite de nouvelles opportunités de débouchés et d’offres de biens et services innovants. Mais il nous semble important dans une vision de long terme d’avoir une acceptation plus large de cette notion d’environnement, allant au-delà des seuls facteurs écologiques et de climat, pour englober des éléments variés comme les conditions de travail, la qualité de la vie, les diverses aménités locales. Ces derniers ne sont pas pris en compte par les relations marchandes traditionnelles car ils intègrent diverses externalités, ce qui les rapproche des facteurs environnementaux. Ils correspondent néanmoins à des attentes et des demandes croissantes, à la fois de la part des salariés et des organisations qui les représentent, et des entreprises, qui voient de plus en plus dans la qualité du travail un facteur majeur de compétitivité face aux producteurs des pays émergents à bas coût du travail. Comment ces éléments seront-ils pris en compte à l’avenir ? Par qui ? Autour de quels instruments ? Les réponses à ces questions, qui ont une dimension bien plus large que l’industrie et seront vraisemblablement traitées à l’échelle nationale ou européenne, auront cependant en retour, un impact important sur les activités industrielles futures.

Enfin, une série de variables macroéconomiques jouera un rôle important dans les évolutions possibles de l’industrie sur nos territoires, compte tenu des caractéristiques économiques de cette dernière. Il s’agit : des taux de change et des conditions du commerce international (85 % des exportations et importations sont d’origine industrielle et les exportations représentent 40 % de la production domestique de l’industrie en valeur en 2008), du poids de la dette et de l’évolution des taux d’intérêt (une variable clé de l’investissement qui est au cœur de l’activité industrielle), et enfin, la stratégie économique et commerciale de la Chine (le principal et plus menaçant concurrent des productions industrielles réalisées sur nos territoires).

Conclusion

Les différents enjeux problématiques discutés dans cet article fournissent au groupe de travail les briques élémentaires, sur lesquelles sera menée la réflexion prospective de l’évolution des territoires industriels à l’horizon 2040. Avant de les résumer, il nous semble important de souligner une difficulté particulière du travail, propre aux activités concernées. On a insisté au début sur le poids considérable des représentations collectives de ce qu’est l’industrie, et sa dimension territoriale, liée à son rôle historique et politique particulier et son fort pouvoir symbolique (la ba-taille du charbon, Billancourt, Airbus et Ariane, etc.). On a également souligné combien les représentations habituelles, qui restent encore très présentes et partagées, sont éloignées des réalités industrielles et de ses évolutions en cours. Cet écart aujourd’hui entre les situations concrètes des industries sur les territoires et les représentations circulant à leur sujet constitue une difficulté supplémentaire à prendre en compte dès le début pour énoncer, discuter, et formuler les futurs prospectifs possibles du lien entre industrie et territoire en 2040.

Au terme de ce parcours d’analyse et de diagnostic de la problématique territoriale de l’industrie, cinq sujets ont ainsi été identifiés pour engager la réflexion prospective du groupe de travail autour d’une série de questions ouvertes : Le territoire acteur face à l’industrie : Peut-il vraiment agir sur les questions industrielles le concernant ? Avec quels objectifs ? Que deviendra celui aujourd’hui prédominant d’attractivité ? Avec une logique de concurrence de complémentarité vis-à-vis des autres territoires ? Selon quelle variété et différenciation des situations territoriales ?

Les échelles géographiques d’action territoire/entreprise industrielle : Poursuite ou arrêt des délocalisations ? Divergence entre des entreprises globales et d’autres spécifiquement locales ? Multiplicité des échelons d’intervention publique : ville, communauté urbaine, département, région, État, Europe ? Cas particuliers des infrastructures (transport, TIC, etc.) et du travail ?

Les frontières de l’entreprise industrielle : prolongement ou inversion du processus d’externalisation, multiplication des acteurs (stakeholders) liés à l’entreprise productive : (autres entreprises, institutions, labos, universités, banques, investisseurs, associations, individus, etc.), mise en réseaux locaux ou globaux, mélange accru entre biens et services, place et rôle des salariés, leurs compétences et savoir-faire.

L’innovation : facteur critique de compétitivité industrielle et d’évolution structurelle de l’industrie, évolution des formes publiques de soutien à l’innovation comme les actuels pôles de compétitivité, transmission et développement des compétences, formation, savoir-faire, poids croissant de la dimension immatérielle (pub, design, tarif, etc.) de l’innovation.

La contrainte des coûts : la logique de coûts qui a principalement orienté l’ajustement de l’industrie dans les territoires par le passé continuera-t-elle à jouer le même rôle à l’avenir ?, poids croissant des nouveaux « coûts » de l’environnement, des impacts sociaux, prise en compte de la qualité de vie dans les choix de localisation et les facteurs de compétitivité, rôle des autres contraintes macro (yuan, dollar, pétrole, matières premières, dette).

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