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Les systèmes métropolitains intégrés

Gilles Pinson | Max Rousseau |

« La “métropole” n’est-elle qu’un mot ? » Cette interrogation provocante a plané sur les débats qui ont occupé le groupe de travail chargé de plan-cher sur les « systèmes métropolitains intégrés, leviers de développement territorial ». En effet, si le vocable s’est répandu dans le discours des acteurs des politiques territoriales, l’accord sur ce qu’il recouvre précisément est loin d’avoir été atteint. Comme l’indique Michel Bassand, les usages fidèles au sens étymologique du terme, se référant à l’idée de ville mère rayonnant culturellement sur des périphéries soumises, n’ont plus guère cours. Par ailleurs, la banalisation du terme dans les stratégies de présentation de soi mais également dans les discours savants contredit l’idée classique selon laquelle la métropole est rarissime, one of a kind, du fait de sa taille mais également des pouvoirs qu’elle concentre et qu’elle exerce. Alors, de quoi la métropole – ou la métropolisation – est-elle le nom ? Et le terme est-il encore utile ?

Quitte à transiger sur la rigueur définitionnelle et étymologique, il faut sans doute s’accommoder du fait qu’aujourd’hui métropole et métropolisation désignent l’ensemble des phénomènes, dynamiques et fonctionnements qui font l’urbain. À l’image d’autres termes, comme « gouvernance » ou « globalisation », la métropole s’est installée et imposée comme le vocable permettant de subsumer un certain nombre de dynamiques territoriales, sociales, économiques, politiques et culturelles en cours dans les plus grandes villes. Plus qu’à un travail de définition, il faut donc s’employer à recenser ces phénomènes mais aussi à identifier les différences qui séparent les métropoles d’avant (Babylone, Rome, Vienne, Manchester) des métropoles d’aujourd’hui (Mexico City, Tokyo, Los Angeles, Dubaï, etc.). Évacuons rapidement un point commun : les métropoles d’antan comme celles d’aujourd’hui sont grandes et populeuses. Au-delà de ce minimum commun, tout semble les séparer. Pour Yves Chalas, alors que les métropoles antique, classique et industrielle étaient denses, continues, monocentriques, pleines, distinctes de leur pourtour rural, alors qu’elles mixaient les fonctions et que les conditions d’implantation y étaient contraignantes, les métropoles contemporaines sont dilatées, discontinues, polycentriques, « pleines de vides », elles se diffusent dans la campagne et l’implantation des activités y est moins contrainte grâce à la multiplication des moyens de mobilité et la rapidité des constructions. Ce qui selon Jacques Lévy différencie fondamentalement les métropoles d’hier et d’aujourd’hui, c’est qu’alors que les premières régnaient sur des époques où l’urbain et le rural s’opposaient physiquement, socialement et fonctionnellement, les métropoles contemporaines émergent dans un contexte d’« achèvement de l’urbanisation » où la distinction ville-campagne s’est estompée jusqu’à quasi-ment disparaître. La métropolisation, pour Lévy, c’est précisément ce phénomène de diffusion de l’urbain, d’indistinction croissante entre deux ordres sociospatiaux que, jusque récemment, tout opposait .

Entendue comme processus conduisant au « règne de l’urbain », la métropolisation est donc essentiellement un phénomène d’« homogénéisation ». Toutefois, comme le notait François Ascher, la métropolisation est aussi indissociablement un processus de « différenciation ». En effet, on désigne également par ce terme le processus de polarisation qui travaille les armatures urbaines, qu’elles soient nationales, continentales ou mondiales, et qui conduit à une concentration des populations, des échanges et des fonctions de commandement dans un nombre réduit de régions urbaines. Si l’ampleur de cette polarisation, et le sort qui sera fait aux métropoles moyennes, notamment européennes, reste un enjeu de débat scientifique, il est clair que la mobilité croissante des hommes, des marchandises, des capitaux et des informations a eu pour effet, non pas leur répartition équitable sur les territoires mais bien leur concentration dans les plus grands pôles.

À quoi doit-on les phénomènes hétérogènes, et même parfois contradictoires, qui sont à l’origine de la métropolisation ? Ils sont à la fois économiques, technologiques et politiques. Parmi les origines économiques de la métropolisation, il faut bien entendu mentionner la globalisation (abaisse-ment des barrières à la circulation des marchandises et des capitaux, délocalisations, etc.) qui a conduit au renforcement des fonctions de commandement et de coordination d’une poignée de très grandes villes, devenues globales. Mais il faut également prendre en compte les transformations des systèmes productifs qualifiés tantôt de passage au postfordisme, tantôt de transition vers la spécialisation flexible. Cette transition s’est traduite par le dépassement du modèle organisationnel basé sur l’intégration verticale et sur la coordination hiérarchique au profit de l’externalisation et du modèle de la firme-réseau. Les conséquences spatiales de cette transition ne sont pas minces. D’une part, les firmes sont obligées de trouver dans leur environnement les services rares qu’elles n’ont plus en interne (finances, comptabilité, recherche, design, etc.) et sont donc amenées à privilégier une implantation dans les métropoles qui leur donne accès à ce type de biens. D’autre part, les territoires qui sont capables d’offrir une alternative à la coordination hiérarchique grâce à la densité des réseaux sociaux qui les innervent et à l’atmosphère industrielle qui les caractérise deviennent les terrains d’élection de la spécialisation flexible (districts de la Troisième Italie, Los Angeles, etc.). Ainsi les territoires typiques du postfordisme sont-ils les plus grandes métropoles et les régions urbaines d’industrie diffuse.

La métropolisation a aussi, bien entendu, ses racines dans les mutations technologiques intervenues plusieurs décennies, notamment dans les domaines des transports et des télécommunications. On a longtemps cru, et certains continuent à croire, que l’invention de l’automobile, du téléphone, du TGV, de l’Internet ou encore le raffinement des logistiques commerciales conduiraient à une abolition des distances et donc à une obsolescence de la concentration urbaine. Il n’en a rien été. Par bien des aspects, ces développements technologiques ont même nourri la métropolisation. Pour rendre raison de ce mystère, on peut recourir aux notions de « métrique », de « contiguïté » et de « connexité » forgées par les géographes. Les « métriques » renvoient aux manières socialement construites d’appréhender les distances et de les gérer. Les techniques que nous avons à notre disposition pour se rapprocher, par l’écrit, la parole, l’image ou le corps, de nos congénères et des objets ou situations que nous convoitons influencent bien entendu largement sur nos perceptions des distances. La fable technologiste, sans doute instruite par le destin des villes nord-américaines à l’heure du white flight a voulu nous faire croire que les facilités nouvelles de télécommunications et de déplacements engendreraient la généralisation des stratégies de mise à distance (du travail, de la foule, de l’altérité sociale et ethnique). La « contiguïté », autrement dit la proximité physique immédiate, aurait dû devenir une affliction dont tout un chacun voulait faire l’économie en misant sur la « connexité », cette proximité ponctuelle et choisie autorisée par les réseaux de transport et de communication. En réalité, les métriques contraintes de la contiguïté n’ont pas été remplacées par celles, choisies, de la connexité. Le propre de la métropole, c’est justement la diversification et la coprésence dans l’espace des différents types de métriques. La métropolisation, c’est à la fois la possibilité pour certains groupes sociaux de reconstituer des entre-soi protégés (connexité) mais aussi la nécessité professionnelle, pour ces mêmes groupes, d’être impliqués au quotidien dans les relations de face-à-face que seules les centralités urbaines permettent et qui sont au cœur de l’économie postfordiste (contiguïté).

Enfin, on peut aussi considérer que la métropolisation procède de choix – et de non-choix – politiques, qu’elle n’est pas le résultat des seuls impératifs des marchés ou encore de la capacité des technologies à modifier les modes de vie. L’étalement urbain, dimension importante de la métropolisation, est le fruit de choix politiques en matière d’habitat et d’équipement et de non-choix en matière d’organisation institutionnelle et de planification. Par ailleurs, les dynamiques de polarisation de l’armature urbaine qui sont au cœur de la métropolisation procèdent, eux aussi de choix politiques, le plus souvent justifiés par un impératif économique, mais qui n’en restent pas moins des choix politiques. Un certain nombre de travaux de géographie critique, d’inspiration régulationniste et néomarxiste, ont permis d’établir un lien entre ces dynamiques de polarisation et le changement de paradigme des politiques territoriales intervenues depuis les années quatre-vingt et qui a vu ces dernières passer d’une logique de redistribution à une logique de compétitivité, ou, pour le dire avec les termes de Neil Brenner, du « keynésianisme spatial » aux locational policies, politiques territoriales axées sur la promotion des territoires les plus à même de soutenir la concurrence internationale. Nouvelle orientation qui peut se résumer par ces mots saisis à la sortie de la bouche d’un haut fonctionnaire : « On arrosera là où c’est déjà mouillé. »

Au fil des discussions du groupe de travail « Systèmes métropolitains », trois chantiers problématiques se sont nettement dessinés : un premier portant sur la ou les « condition(s) métropolitaine(s) » ; un deuxième sur les « systèmes métropolitains » et enfin un troisième sur les « environnements métropolitains ».

Dans le cadre du premier chantier portant sur la ou les « condition(s) métropolitaine(s) », le groupe a voulu saisir un enjeu fort de la métropolisation : celui du maintien d’un lien social et de « mondes communs » au sein des espaces métropolitains. Les espaces métropolitains apparaissent, en effet, comme des lieux d’exacerbation des contradictions socio-économiques mais aussi culturelles. Les métropoles sont les lieux où la stratification sociale s’étire et se polarise ; elles sont aussi des espaces où les groupes sociaux peuvent aménager des distances voire des barrières spatiales entre eux. Dans quelles conditions peut-on dès lors envisager la construction d’un « bien commun » métropolitain ? Dans quelles conditions peut-on même concevoir une cohabitation pacifique des groupes au sein des espaces fragmentés de la métropole ?

Le deuxième chantier, intitulé « systèmes métropolitains », recouvre trois questionnements qui ont paru cruciaux, en même temps que connectés, au groupe. Un questionnement sur le ou les « modèle(s) économique(s) » des métropoles françaises et leur évolution ; un questionnement sur les formes de gouvernance des métropoles ; et un dernier sur les conditions de possibilité d’une action collective dans les métropoles. Le parti pris de regrouper les enjeux économiques d’une part, et politiques et institutionnels d’autre part renvoie à un postulat théorique selon lequel les performances des économies métropolitaines sont largement dépendantes de la qualité et de l’intensité des relations qu’entretiennent entre eux les acteurs de l’économie, de leur capacité à agir collectivement. Il en est de même pour les systèmes de gouvernance métropolitaine. La performance et la visibilité des politiques d’agglomération tiendraient ainsi moins à la nature des institutions formelles qu’à la capacité différenciée des acteurs métropolitains à mettre en place et à adapter des mécanismes de coalition, de mobilisation et d’action collective.

Enfin, le troisième chantier problématique sur les « environnements métropolitains ». Les systèmes métropolitains présentent un paradoxe frappant. D’un côté, ils exercent une pression croissante sur les écosystèmes du fait de la consommation effrénée d’espaces et de l’imperméabilisation des sols. De l’autre, les concentrations urbaines apparaissent comme une solution à la crise écologique et constituent également des foyers d’innovation, en termes de technologies et de pratiques, qui pourraient offrir des solutions à cette même crise. Il y a donc fort à parier que c’est dans les métropoles que se dessineront les modalités de résolution des crises environnementale, énergétique et climatique.

Conditions métropolitaines : entre-soi et mondes communs

Si les systèmes métropolitains interrogent tant aujourd’hui les acteurs des politiques territoriales et les sciences sociales c’est d’abord parce qu’ils font figures de laboratoires de nouveaux mondes sociaux dans lesquels les modalités de stratification sociale et les conditions de mobilité et d’intégration sociale ont été profondément bouleversées. Ce qui s’y joue, ce n’est rien moins que les longues funérailles du fordisme et des dispositifs d’organisation, de mobilisation et promotion sociales qui lui étaient liés.

Pourtant, aujourd’hui encore, le regard que nous portons à la fois sur la ville et sur la société est largement empreint des attentes et des représentations de la fabrique sociale qui se sont structurées au moment du fordisme triomphant. Nous vivons encore dans l’idée que le fonctionnement normal de la structure sociale est caractérisé par la « moyennisation » généralisée, la mobilité ascendante, la réduction des inégalités et la résorption de la pauvreté. Les politiques urbaines sont encore empreintes d’une certaine mythique fordiste de l’ascension sociale (« parcours résidentiel ») et de la cohabitation et de la fraternisation en classes sociales (« mixité sociale »). Pourtant force est de constater que le substrat économique et politique (capital relativement immobile, marchés nationaux protégés, « capitalisme organisé », consensus autour de modes équitables de redistribution des fruits de la croissance) qui rendait réalistes les aspirations sociales typiques du fordisme, et sur lequel étaient fondées les politiques urbaines, s’est largement évanoui.

Les métropoles que nous avons sous les yeux sont des espaces où la stratification sociale simple du fordisme a laissé la place à une myriade de conditions sociales. Où la hiérarchie claire entre espaces et quartiers a cédé la place à une grande variété de modes d’occupation et de marquage social de l’espace. Où la peur du déclassement est plus présente que l’attente tranquille de l’ascension sociale et où, dès lors, les concurrences entre groupes sociaux s’exacerbent. Où, parfois, la désorganisation sociale a remplacé le conflit par la violence. Bref, les métropoles d’aujourd’hui sont des espaces où les conditions de l’intégration sociale et de la mobilisation politique sont difficiles à identifier et mettre en place.

Conditions sociales et distances spatiales

La structure sociale des métropoles : vers la polarisation ?

Il est vraisemblable que la structuration des sociétés urbaines en un nombre réduit de groupes sociaux bien discernables (par leur position dans le système productif, leur niveau de qualification et de revenus, leur localisation et leurs modes de vie), interdépendants et reliés entre eux par des mécanismes de mobilité sociale ascendante, a vécu. La désindustrialisation et la sortie du plein-emploi ont généré ce que Robert Castel appelle un volant de « surnuméraires », ensemble informe d’individus qui ne trouvent plus leur place dans le système productif mais qui restent utiles pour contenir les revendications salariales. La tertiarisation des économies urbaines et, de manière sans doute plus décisive, leur évolution vers une économie de la connaissance compromet l’intégration économique des individus dépourvus de qualification. L’évolution des marchés du travail urbain conduit certains observateurs à prévoir des phénomènes dramatiques de polarisation de la structure sociale des métropoles françaises. Ce qui les guette, ce n’est rien moins que l’émergence de la structure sociale duale, que Saskia Sassen avait observée dans les villes globales, caractérisée d’une part par la concentration de groupes sociaux hautement qualifiés et à très hauts revenus, intégrés dans des organisations du travail à l’échelle planétaire et des marchés du travail mondiaux, et, d’autre part, par une armée de travailleurs peu ou pas qualifiés et travaillant dans les services à faible valeur ajoutée aux ménages ou aux entreprises (distribution, gardiennage, restauration, entretien, livraison, etc.). Cette vision de sociétés urbaines « en sablier » est toutefois loin de faire l’unanimité. Pour certains, elle néglige la présence encore forte des classes moyennes dans les grandes villes françaises mais aussi à Paris, y compris dans les zones les plus désirables.

Sociétés métropolitaines duales ou pas, il est certain en revanche que deux phénomènes majeurs produisent aujourd’hui des effets notables sur les sociétés urbaines : l’épuisement des dynamiques de mobilité sociale essentiellement orientées vers le haut, d’une part ; et l’étirement de la structure sociale des métropoles du fait principalement de l’étirement de l’échelle des revenus, d’autre part. Contrairement à une image couramment mobilisée, l’ascenseur social n’est pas bloqué, mais il marche de plus en plus dans les deux sens. Les cas de déclassement social d’une génération à l’autre ne sont pas rares, et les cas de stagnation encore moins. Cette nouvelle réalité génère bien entendu des frustrations, notamment chez les ressortissants des minorités ethniques tout particulièrement frappés par ce phénomène du fait du caractère pervasif des discriminations. Elle empêche également la promotion régulière de « transfuges de classe », pièces essentielles du dialogue et de la coopération entre les groupes sociaux – et les quartiers – dans la ville. Associée à l’étirement de l’échelle des revenus, cette nouvelle donne de la mobilité sociale produit une série d’effets pervers. Tout d’abord, les expériences sociales tendent à devenir de plus en plus étrangères les unes aux autres. Des frontières étanches entre groupes sociaux, que la promesse fordiste avait semblé pouvoir abaisser, se reconstituent. Ensuite, la peur d’un déclassement toujours possible engendre des réflexes, bien décrit par Éric Maurin, de protection vis-à-vis de ceux qui, placés en dessous, incarnent cette perspective du déclassement. Enfin, un fossé se creuse entre ceux qui peuvent se constituer un patrimoine, notamment immobilier, et se livrer à des pratiques spéculatives, et ceux qui en sont empêchés du fait de leur faible revenu mais aussi du fait des emballements spéculatifs générés par les premiers.

L’accroissement des distances et la « clubbisation »des espaces et des équipements métropolitains

L’étirement de la structure sociale des métropoles et le grippage des mécanismes de mobilité sociale ascendante, mais aussi le déclin des passerelles constituées précédemment par le travail et le militantisme, produisent des effets visibles sur l’organisation spatiale des systèmes métropolitains. L’accroissement des distances sociales se traduit par l’accroissement des distances spatiales. Notamment, les logiques des marchés fonciers et immobiliers jouent le rôle de « traducteur », au plan métropolitain, des mécanismes travaillant la société française. Comme l’indique Thomas Piketty dans ses travaux sur les inégalités, l’étirement de la structure des revenus permet que se reconstituent, au sommet, des logiques de rentes et de spéculations. C’est ce qui se passe dans les villes avec un regain des mécanismes de rente foncière. Ces mécanismes de marché sont accentués par des mécanismes sociaux de recherche d’un entre-soi. La peur du déclassement, la volonté de se protéger des déclassés conduit à survaloriser dans les stratégies d’achat des éléments comme la réputation du quartier, la protection qu’il offre contre l’irruption des déclassés. La spéculation immobilière et foncière est donc accentuée par les logiques d’investissement symbolique dans le bien logement. Toutefois, le logement n’est plus le seul instrument de construction d’un entre-soi choisi et de protection contre les rencontres sociales non désirées. Les équipements scolaires et, plus généralement socio-éducatifs, sont de plus en plus choisis par les ménages en fonction de leur capacité à mettre à distance les indésirables et garantir un entre-soi. Cette logique qualifiée par Éric Charmes de logique de « clubbisation », très prégnante dans certaines communes périurbaines résidentielles, conduit certains ménages à s’investir dans la gestion de ces équipements afin de maintenir leur caractère exclusif.

Par ailleurs, au bas de l’échelle sociale, des logiques de ghettos semblent en passe de s’installer sur le territoire des métropoles françaises. C’est en tout cas le diagnostic qu’établit Didier Lapeyronnie. S’il faut entendre Loïc Wacquant lorsqu’il alerte sur l’abysse qui sépare les ghettos états-uniens et les quartiers d’habitat social français et l’abus qu’il y aurait à recourir au terme de ghetto, on est bien obligé de faire le constat d’une logique crois-sante de spécialisation sociale et ethnique de ces quartiers des métropoles. Ce constat ne doit toutefois pas amener à négliger les situations fréquentes de cohabitation sociale et ethnique dans certains quartiers, voire certains immeubles. Edmond Préteceille, dans ses travaux sur la ségrégation à Paris, fait le constat d’une prédominance des quartiers moyens-mélangés. De fait, les situations de coprésence de groupes sociaux et ethniques ne sont pas rares dans les espaces denses des centres. Toutefois, la coprésence n’implique pas, loin de là, le partage de pratiques. À l’inverse, c’est plutôt une cohabitation indifférente qui caractérise les relations entre ces groupes.

Il n’est pas exclu que des antidotes à ces phénomènes de prise de/mise à distance sociospatiale soient trouvés dans les années qui viennent. Les métropoles pourraient devenir des creusets où s’invente une citoyenneté dépassant les lois de l’autochtonie. On voit déjà se dessiner dans les villes des formes de mobilisation interclassistes et postraciales pour défendre des habitants menacés d’expulsion (de leur logement et/ou du territoire) ou pour organiser des formes d’action communautaire (soutien scolaire, associations de quartier). Par ailleurs, au-delà des tendances lourdes liées à la hantise du déclassement, on note l’émergence de choix de vie et d’engagement socioprofessionnel alternatifs chez certains groupes sociaux, notamment parmi les jeunes actifs (déclassement social accepté, voire recherché ; recherche volontaire de la cohabitation, retour à des expériences d’habitat communautaire relayées parfois par des villes, comme Strasbourg, souhaitant promouvoir l’autopromotion). Ces pratiques encore récentes et ultraminoritaires en France à la différence de certains autres pays développés comme l’Allemagne (Berlin, Hambourg, etc.) pourraient contribuer à freiner les logiques de fragmentation travaillant actuellement les métropoles françaises.

Pauvreté et précarité en milieu métropolitain

Si les espaces métropolitains deviennent des espaces où, de manière plus nette qu’ailleurs, s’accroissent les écarts de revenus et les inégalités d’accès aux services et aménités, on pourrait en déduire qu’ils sont aussi des lieux où s’exacerbent les phénomènes de pauvreté. La réalité est cependant plus contrastée que cela.

D’un côté, on l’a dit, les systèmes métropolitains sont les lieux où s’opère la transition vers une économie tertiaire, de la connaissance et de l’innovation. On y trouve donc les populations ayant subi les effets de la désindustrialisation mais aussi le nouveau prolétariat (ou précariat) des services. Directement connectées à l’économie mondiale, les métropoles sont aussi les lieux d’entrée et de « stockage » des immigrants. Quand elles assèchent leur hinterland, les métropoles sont aussi le terminus de ce qu’un membre du groupe a appelé les « débutants », jeunes peu qualifiés et mal insérés professionnellement. La pauvreté s’exprime donc souvent de manière spectaculaire dans les espaces métropolitains. Ses for-mes de localisation sont très variables. Si les quartiers de grands ensembles sont parfois rapidement identifiés comme les principaux points de fixation de cette pauvreté métropolitaine, la réalité est souvent plus complexe. Dans certaines villes, des quartiers hypercentraux constituent de véritables sas pour les immigrants primo-arrivants (métropole lilloise, Marseille, etc.). La pauvreté peut aussi s’y installer plus durablement (Perpignan). Avec les incitations à l’accession à la propriété, la pauvreté touche aussi de plus en plus les zones périurbaines et rurbaines pavillonnaires. Ici, le retour sur le marché du travail et dans la vie sociale est compliqué par la difficulté d’accès aux transports publics.

D’un autre côté, « la densité de pauvreté absolue est, d’une manière générale, plus faible en métropole que dans les petites villes et les territoires urbains. Le niveau de revenu médian dans les grandes villes est certes plus faible au centre qu’en périphérie, mais il est supérieur à ce que l’on trouve dans les communes isolées ou multipolarisées. La raison principale est que le taux d’emploi est en général supérieur dans les métropoles que dans le reste du territoire » . Ainsi, la polarisation sociale qui travaille les métropoles est-elle en partie compensée par la possibilité de bénéficier dans ces espaces particuliers d’amortisseurs qui n’existent pas ailleurs, à savoir un marché du travail précaire et peu qualifié large et fluide, du fait de la densité des entreprises opérant dans le domaine des services aux entreprises et aux ménages.

Les enjeux émergents du vieillissement

La structure physique et sociale et le fonctionnement quotidien des territoires métropolitains sont en passe d’être bouleversés par le phénomène de vieillissement de la population . En effet, ce phénomène risque d’abord d’avoir un impact sur les formes urbaines. Certains considèrent aujourd’hui que le vieillissement est et sera la principale source du retour vers les zones denses et de désaffection du pavillonnaire, davantage que l’augmentation du prix du pétrole, les 3e et 4e âges étant à la recherche de zones offrant une densité de services et d’aménités accessibles moyennant des trajets courts. Pour les communes concernées par le retour des personnes âgées, c’est sans doute l’ensemble de la gamme des services à la population qu’il faudra repenser. Ce retour pourrait aussi susciter de véritables stratégies de spécialisation territoriale, comme l’atteste la prise en compte récente par les politiques publiques du vieillissement de la population dans des métropoles comme Nice ou Montpellier.

Pour d’autres, l’abondance de l’« or gris » pourrait davantage profiter à des espaces périurbains spécialisés dans des fonctions d’accueil du 3e et du 4e âge. Certains territoires, comme certaines parties du département de la Seine-et-Marne, ont ainsi vu se construire une série de résidences dédiées privées et onéreuses, ce qui pose finalement la question de l’émergence d’une fonction métropolitaine d’accueil des personnes âgées dans les périphéries, et non plus dans les seuls centres-villes. Le vieillissement de la population métropolitaine couplé à la répartition inégalitaire de la richesse et de la propriété des logements par classes d’âge pourrait ainsi faciliter l’acclimatation en France des solutions de type gated communities et participer in fine au phénomène de « clubbisation » des espaces périurbains déjà mentionnés.

Les métropoles à « l’âge de l’accès »

Une des grandes ambiguïtés des systèmes métropolitains, c’est d’être à la fois des espaces permettant aux individus d’accéder à la palette la plus large d’opportunités en termes d’emplois, de connexions aux espaces lointains ou encore d’expériences, mais aussi des lieux où la compétition pour accéder à ces biens est la plus féroce. Les métropoles sont les espaces emblématiques de ce que Jeremy Rifkin a appelé « l’âge de l’accès ». L’identité, la valeur et l’employabilité des individus ne s’y définissent plus uniquement par le stock de ressources matérielles et monétaires dont ils disposent mais de plus en plus par leur capacité à « accéder » à l’information, à l’innovation, à certains réseaux, à certaines pratiques vectrices d’images positives. C’est la capacité ou l’incapacité de l’individu d’être au plus près des nœuds du réseau, d’avoir accès avant les autres à l’information, d’être en mesure d’articuler les données glanées dans une diversité de communautés qui le définit comme insider ou outsider. Le développement formidable des réseaux sociaux virtuels est l’une des manifestations de l’importance prise par ces enjeux d’accès.

Toutefois, les métropoles sont aussi les lieux où les logiques de marchandisation de l’accès à certaines expériences sont les plus avancées (le loisir urbain est de plus en plus payant, lorsqu’il peut demeurer gratuit à la campagne). Les métropoles sont aussi des espaces où, comme on l’a dit, les groupes sociaux s’organisent en « clubs » afin de limiter l’accès d’outsiders à certains biens et expériences. Bref, les métropoles sont aussi des lieux de déchaînement des concurrences entre individus et groupes sociaux pour l’accès à un certain nombre de biens, services et expériences. La ville, et plus encore la métropole se caractérise in fine, comme l’indique la sociologue urbaine S. Zukin en s’inspirant des travaux de P. Bourdieu, par les multiples opportunités qu’elle fournit de « rendre visible », par sa consommation, son appartenance à un groupe social. Mais dès lors que la consommation des lieux devient de plus en plus cruciale dans la construction de l’identité et des positions de pouvoir des groupes sociaux, la concurrence s’accroît et la tentation est grande d’en limiter l’accès à d’autres groupes. On trouve là une clé d’explication à la multiplication des conflits d’usage et d’appropriation qui marquent les espaces métropolitains.

L’accès aux qualifications au cœur des concurrences entre groupes sociaux

Les marchés scolaires et des qualifications sont sans doute ceux pour lesquels les logiques d’accès et de « clubbisation » sont les plus nettes. Dans l’ère fordiste, la création en masse de postes de cadres et de techniciens qualifiés avait permis aux baby-boomers de bénéficier d’une ascension sociale et professionnelle en dépit d’un niveau somme toute modeste de qualifications scolaires et universitaires. Ce phénomène a nourri les croyances en la valeur faciale des diplômes ainsi qu’en la capacité de l’école républicaine et de l’université à déjouer les rigueurs de la reproduction sociale. L’essoufflement des mécanismes structurels d’ascension sociale a conduit à une brutale désillusion. On a redécouvert que le fonctionnement « nor-mal » d’une société est plutôt de nature « matricielle ». Les mécanismes de reproduction sociale sont la norme plutôt que l’exception. Comme le montrent bien les travaux de L. Chauvel, on a redécouvert que la valeur faciale des diplômes n’avait valu que dans un contexte très spécifique et très situé historiquement de mobilité ascendante structurelle, massive. Et que passée cette parenthèse enchantée, les concurrences sociales autour des titres scolaires et universitaires avaient repris leurs droits, imposant des hiérarchies très strictes entre types de diplômes, filières et établissements.

C’est dans ce contexte que doivent se comprendre aujourd’hui les concurrences fortes qui se jouent autour de l’accès aux établissements scolaires et universitaires, aux diplômes mais aussi aux savoir-faire et savoir être qu’ils délivrent. Ces concurrences sont particulièrement fortes en milieu métropolitain où se concentrent à la fois les groupes sociaux les mieux placés dans la hiérarchie des emplois et les groupes sociaux les plus fragiles. Elles se traduisent par des stratégies de contournement de la carte scolaire, des stratégies consistant à barrer l’accès aux biens de club offerts par les établissements (publics ou privés) les plus cotés aux outsiders ou encore par les comportements hypercompétitifs des parents qui nourrissent un marché florissant de l’enseignement payant à domicile. Par ailleurs, on sait aussi qu’aujourd’hui l’offre scolaire détermine largement les choix résidentiels des ménages. Les logiques de ségrégation sont dès lors largement médiatisées par les enjeux scolaires.

L’accès à la santé, aux loisirs, à la culture

En matière de santé, d’aucuns prétendent que le modèle français de l’accès universel aux soins et de continuité territoriale de l’offre de santé est aujourd’hui remis en question. La polarisation de l’armature urbaine nationale se traduit, dans ce domaine, par la polarisation de l’offre hospitalière dans les principales métropoles. Cette logique de polarisation, associée à la fermeture progressive des hôpitaux locaux, a comme double effet d’accroître le risque de créer des déserts médicaux et de donner naissance à des plateaux hospitaliers métropolitains de plus en plus gigantesques. L’exacerbation des inégalités d’accès à la santé distingue aussi entre eux les différents espaces de la métropole et ici c’est plutôt l’accès à la médecine de ville qui devient discriminante. L’accroissement des distances sociospatiales mentionnées plus haut, associé aux logiques de libéralisation de la tarification des actes, est susceptible de renforcer la désertification médicale des zones les plus pauvres des métropoles et rendre ainsi l’accès à la santé de moins en moins universel.

En matière de loisirs et de pratiques culturelles, si les travaux de Bernard Lahire montrent l’extrême hétérogénéité des pratiques et l’effacement progressif de la distinction établie entre consommations culturelles légitimes et illégitimes, il ne faut pas conclure pour autant à un nivellement des capacités d’accès à la culture. Si les pratiques dissonantes consistant à articuler consommations légitimes et illégitimes se banalisent, il ne faut pas oublier que pour pratiquer la dissonance, il faut au minimum avoir connaissance de la diversité des formes d’expression existantes et de certaines des hiérarchies qui, encore, les ordonnent. La capacité de classer, de situer les produits culturels les uns par rapport aux autres demeure un critère essentiel de jugement des individus. Or, là encore, l’accès à ce type d’information n’est pas équitablement distribué.

Deux évolutions, distinctes mais étroitement liées entre elles, sont sans doute encore plus décisives pour comprendre ce qui se joue dans les rapports entre pratiques culturelles et de loisirs et espaces métropolitains. La première évolution c’est l’importance prise par les pratiques culturelles, de loisirs et de consommation dans la construction des identités sociales des individus et des groupes. La seconde c’est le rôle des pratiques des espaces urbains dans la construction de ces mêmes identités. Ces deux phénomènes se croisent et se renforcent mutuellement et tendent à exacerber les pratiques consistant pour les groupes sociaux à marquer l’espace par leurs pratiques culturelles. Ces pratiques de marquage ne vont pas jusqu’à l’exigence de l’exclusivité mais sont assez prégnantes pour construire des barrières invisibles à certains lieux et pratiques. Ces logiques de marquage culturel de l’espace métropolitain, dont les protagonistes sont les groupes sociaux et les entreprises bien plus que les institutions culturelles, ont été bien identifiées par les concepteurs de city-building games et notamment de City Life, jeu dans lequel le joueur doit gérer les distances spatiales entre six groupes socio-culturels (« Elites », « Suits », « Radical Chic », « Blue Collars », « Fringes » et « Have Nots ») qui ont des valeurs et des pratiques parfois incompatibles entre elles à tel point qu’une trop grande proximité entre ces groupes pourrait mettre le feu à la ville.

L’accès à la mobilité physique et numérique

Les inégalités métropolitaines s’expriment de plus en plus par des inégalités d’accès à la mobilité. L’évolution des marchés fonciers et immobiliers contraint les populations modestes à des localisations périphériques. Ces localisations peuvent contraindre les plus fragiles et les plus dépendants (et plus particulièrement les jeunes, les mères célibataires et les personnes âgées) à l’immobilité. De plus, les emplois les moins qualifiés sont de plus en plus localisés dans les périphéries contraignant ceux qui les occupent à des déplacements périphérie-périphérie encore très mal couverts par les transports collectifs. À terme, le renchérissement du pétrole pourrait piéger ces populations. Par ailleurs, les politiques de déplacements tendent de plus en plus à sanctuariser les centres urbains (TCSP prestigieux, régulation de l’accès au centre par les prix avec le stationnement et les péages urbains) et sont à l’origine de logiques de valorisation immobilière de ces centres qui en rendent l’accès difficile.

Mais la mobilité n’est plus uniquement physique ; elle est de plus en plus numérique. Et, dans ce domaine également, on voit se dessiner de nouvel-les formes d’inégalités d’accès. Les nouvelles technologies de la communication permettent certes une connexion permanente, mais les possibilités de connexion restent quant à elles à géographie variable. La ville numérique nécessite des investissements physiques qui peuvent laisser certains espaces de côté. L’évolution des technologies étant ce qu’elle est, il y a de fortes chances que les difficultés d’accès aux terminaux, aux réseaux et aux contenus génèrent une forme nouvelle d’analphabétisme. Les pouvoirs publics, notamment métropolitains, devront nécessairement se confronter à la menace grandissante de cet « analphabétisme numérique ». Or force est de constater qu’ils demeurent pour l’heure passifs face à ce nouvel enjeu .

L’accès au logement

L’enjeu de l’accès au logement est également une source croissante d’inégalités au sein des métropoles. Le manque de logement dans les grandes métropoles est devenu chronique. Cette rareté, plus ou moins organisée par les politiques municipales et les acteurs de la promotion, associée au phénomène de métropolisation, a conduit à une envolée des prix de l’immobilier que la récente crise a à peine endigué. Entre 1995 et 2008, selon la Fondation Abbé Pierre, les prix de l’immobilier ont augmenté de 150 % en moyenne sur l’ensemble du territoire national quand les revenus, en moyenne, n’augmentaient que de 60 %. Cette logique inflationniste pèse sur les loyers et conduit les ménages à consacrer une part croissante de leur budget au poste logement. D’après l’Insee, la part cumulée du logement, de l’eau, du gaz et de l’électricité dans les dépenses est passée de 10,8 % en 1960 à 25,4 % en 2008. Bien entendu, tous les groupes sociaux ne sont pas « logés » à la même enseigne face au budget logement. Dans son rapport sur le budget des familles en 2006, l’Insee indique que le poids budgétaire est « deux fois plus élevé pour les 20 % des ménages les plus modestes que pour les 20 % les plus riches ». Cette logique inflationniste pèse aussi sur les capacités de mise en chantier des bailleurs sociaux et les incite à délaisser les logements très sociaux au profit de produits moins risqués et plus rémunérateurs. Les ménages les plus précaires sont quant à eux confrontés à l’assèchement progressif du marché des logements locatifs « sociaux de fait » du fait de l’emballement des marchés immobiliers et de la hausse constante du pourcentage de propriétaires, mais aussi à la raréfaction des logements sociaux « très sociaux ».

Les incitations à l’accès à la propriété prennent de plus en plus le pas sur les politiques volontaristes de constitution d’un patrimoine social. Certes, ces incitations répondent à une aspiration diffuse à l’accession dans un contexte où la possibilité de pouvoir bénéficier d’une retraite correcte paraît de plus en plus incertaine. Mais les appels à la construction d’une nation de propriétaires et la mise en avant de la valeur assurantielle de la propriété immobilière se heurtent à une réalité têtue. Ce ne sont pas seulement les inégalités face au logement qui vont croissant mais également les inégalités face à l’accès à la propriété immobilière. Selon les travaux de l’économiste G. Fack, parmi les 20 % de ménages ayant le niveau de vie le plus faible, la proportion de locataires ne cesse de croître, passant de 40 % en 1988 à 56 % en 2006, alors qu’à l’inverse, parmi les ménages les plus aisés la proportion de locataires ne cesse de baisser et celle des propriétaires d’augmenter. Ainsi, pour les ménages les plus aisés, l’accès à la propriété est synonyme de sécurisation du parcours de vie, voire de source de revenus supplémentaires. Pour les plus précaires, il implique des sacrifices considérables et une exposition au risque de surendettement.

Toutefois, rien ne dit que l’engouement actuel pour la propriété immobilière est appelé à demeurer la norme sociale qu’elle tend à devenir aujourd’hui. En effet, pour certains groupes sociaux, notamment chez les jeunes actifs les mieux dotés culturellement et les plus mobiles car inscrits dans des marchés du travail internationalisés, la propriété immobilière n’est plus vue comme une assurance mais comme une entrave à la mobilité et à la réactivité face à des opportunités professionnelles.

L’accès au travail

Les métropoles sont des espaces où l’accès au travail est plus facile qu’ailleurs. Le dynamisme et la diversité des marchés du travail métropolitain sont avérés à tous les niveaux de qualification et de rémunération, malgré le changement de nature du marché de l’emploi faiblement qualifié sous l’effet de la transition vers l’économie postfordiste. L’hypothèse d’une évolution dualiste des marchés du travail métropolitain ne se vérifie pas, y compris pour Paris. L’offre d’emplois intermédiaires dans les territoires métropolitains demeure importante. Les systèmes métropolitains restent donc des espaces où les opportunités de parcours professionnels sont plus nombreuses et diversifiées que dans d’autres types de territoires.

Mais là encore, la disponibilité, la variété et la richesse des opportunités ne signifient pas que les individus sont situés sur un pied d’égalité pour accéder à ces opportunités. Les marchés du travail sont aussi touchés par le phénomène de désinstitutionalisation ; les qualifications et compétences attestées par les diplômes sont concurrencées en tant que critères de sélection par les « savoir être », les modes de socialisation et l’inscription dans des réseaux sociaux. À l’ère du « capitalisme cognitif » et de la « productivité relationnelle », les compétences génériques valent moins que la créativité, la sensibilité, le culot social et l’intelligence des relations. Toutes choses que les milieux de socialisation offrent et que les institutions scolaires sont bien en peine de transmettre. C’est bien sur ces éléments que se joue la concurrence pour l’accès aux emplois les plus valorisés des marchés du travail métropolitain. Comme l’indique Thierry Oblet, cette nouvelle donne pose de redoutables problèmes pour certains groupes sociaux, les plus fragiles ou les plus stigmatisés (les « jeunes de banlieue » notamment). La distance qui les sépare de l’emploi est autant symbolique et culturelle que géographique. Là encore, la comparaison avec l’époque du fordisme est saisissante. Dans l’ère fordiste, le travail était là ; l’industrie mobilisait en masse des personnels non qualifiés et permettait de leur donner un rôle social voire politique. La force de la société industrielle résidait bien comme le disait E. Durkheim, dans cette faculté de « faire de grandes choses avec des individus médiocres ». La société postfordiste est beaucoup moins intégratrice. Elle enjoint chacun à inventer son métier, à faire la preuve de son employabilité, à mobiliser des ressources non génériques (la créativité, le culot social) que seuls l’expérience sociale et les mécanismes de socialisation permettent d’accumuler. Un enjeu pour les politiques urbaines à l’avenir sera donc d’accompagner les individus qui n’ont pas bénéficié d’une socialisation leur donnant accès à ces ressources.

À la recherche des identités métropolitaines

Les considérations qui précèdent font la part belle aux logiques de concurrence et de mise à distance qui semblent travailler la structure sociale des métropoles. Une question surgit alors : qu’est-ce qui peut faire « monde commun » dans les métropoles ? Nous traiterons des mécanismes propre-ment politiques qui peuvent participer à créer du commun dans la partie suivante. Attardons-nous un instant sur la question de l’identité métropolitaine. Le terme est tellement piégeux qu’il serait sans doute utile de le bannir de toute discussion sérieuse. Son usage conduit souvent à des visions fixistes, essentialistes, anhistoriques des identités. C’est un poncif des sciences sociales que de rappeler que les identités territoriales n’existent pas en tant que « données », réalités immanentes et éternelles. Les identités sont le produit précaire d’un travail de délimitation d’un groupe, de construction discursive de ce groupe, et des luttes de définition de ce groupe opposant différents types d’entrepreneurs d’identité. Mais ces entrepreneurs existent-ils à l’échelle des métropoles ?

Stratégies identitaires, marketing urbain et mobilisations métropolitaines

Si aujourd’hui les identités métropolitaines sont prises en charge, c’est essentiellement dans le cadre des stratégies identitaires élaborées par les élites et les institutions métropolitaines afin de faire exister leurs territoires sur le marché des « eurocités ». Les stratégies de marketing urbain fonctionnent énormément à la fabrication d’images, de récits formant au final des identités urbaines plus ou moins en décalage avec la réalité. La capacité des édiles, techniciens et commentateurs barcelonais, et aujourd’hui lyonnais, lillois ou nantais à faire de leurs « bonnes pratiques » des étalons de la « grandeur » urbaine est saisissante et relève bien d’un travail de construction identitaire. Les politiques culturelles, les grands événements, les grands gestes architecturaux et urbanistiques sont mis au service de ces stratégies identitaires. Les mises en scène parfois fantasques de périmètres métropolitains sans cesse plus étendus (Grand Paris, région urbaine de Lyon, métropoles Nantes-Rennes) ayant vocation à atteindre la « taille critique » afin de figurer honorablement dans la compétition interurbaine globale relèvent des mêmes dynamiques.

Ce storytelling identitaire est aussi conçu de plus en plus comme un levier de mobilisation métropolitaine. Dans les métropoles, ce que Manuel Castells appelle le « pouvoir de l’identité » semble jouer à plein. Dans un contexte postfordiste où la compétitivité économique est de plus en plus fondée sur la capacité sur un territoire à démultiplier les coopérations, un fond identitaire commun, légué par un particularisme culturel, linguistique ou religieux (la Catalogne, l’Alsace), des sociabilités ouvrières (le Nord) ou un passé commun de pauvreté (Vendée, Vénétie), est un vecteur de confiance, d’innovation et de facilitation des interactions productives.

Identités métropolitaines vécues

La question de savoir si les habitants des métropoles s’approprient cette identité métropolitaine est beaucoup plus délicate à traiter. Comment, en effet, objectiver l’émergence d’une identité métropolitaine ? Au travers des modes de définition de soi ? Au travers des pratiques du territoire et des mobilités ? Au travers des échelles de mobilisation citoyenne et de participation politique ? Les arguments avancés pour mettre en doute l’émergence d’une identité métropolitaine consistent généralement à mettre en exergue les pratiques fortement déterritorialisées et hypermobiles des élites professionnelles qui vivent entre plusieurs métropoles ; ou encore les logiques de repli sur le quartier des populations des grands ensembles ou du périurbain pavillonnaire. Les phénomènes NIMBY sont aussi invoqués pour abonder dans le sens de cette vision sceptique. Toutefois, il n’est pas sûr que l’investissement ou même le repli sur l’espace de l’immédiate proximité – le quartier, le village, la gated community – ou encore la projection à l’international soient antinomiques d’une appropriation d’une identité métropolitaine. Les systèmes fédéraux montrent que, bien loin de s’annuler, les espaces d’identification peuvent s’emboîter.

Encore une fois, mieux vaut revenir à une conception constructiviste des identités et faire l’hypothèse que des formes d’identification à la métropole ne peuvent procéder que des effets performatifs des discours d’entrepreneurs – politiques mais pas uniquement – d’identité. Les identités politiques sont le produit des entreprises et des concurrences politiques. Les identités métropolitaines naîtront lorsque les espaces intercommunaux et métropolitains seront des espaces de compétition politique pluraliste. La création de l’institution maire de Londres, élu au suffrage universel direct, a sans doute grandement fait pour l’émergence d’une identité métropolitaine grand-londonienne. Elle a aussi sans doute œuvré à l’émergence de clivages et de conflits entre zone centrale et territoires périphériques, mais il faut bien comprendre que les conflits, bien loin de dissoudre l’identité et l’espace métropolitains, les construisent.

Identités et minorités

Les métropoles sont le lieu de l’expression des tensions raciales qui s’expriment dans le caractère parfois très rugueux des interactions quotidiennes, dans l’ethnicisation des rapports sociaux et aussi dans les « émeutes urbaines » telles celles qui ont eu lieu en novembre 2005. Mais les métropoles sont aussi peut-être le lieu où ces tensions peuvent être dépassées. La ville donne accès à une variété de sources d’identification permettant aux individus de jouer avec différentes identités. La citoyenneté urbaine peut être plus facilement définie à partir de pratiques, de formes d’investissement dans des collectifs, et non pas uniquement en référence à la nationalité, à l’autochtonie. La question est donc de savoir si les métropoles françaises auront la possibilité de se constituer en creusets de dépassement de la question raciale ou si leur organisation sociale et spatiale sera déterminée par le « pourrissement » des relations raciales. Entre le dépassement et le pourrissement, y a-t-il une place en France pour le développe-ment communautaire ? En effet, sommes-nous condamnés à ne privilégier, au nom des sacro-saints principes républicains, que les logiques d’émancipation des minorités fondées sur la promotion des individus ? Ne peut-on pas œuvrer à renforcer les capacités d’action collective des minorités, à l’image des stratégies d’empowerment pratiquées dans les pays anglo-saxons ?

Les métropoles posent aussi la question des migrations, qui doit être distinguée analytiquement de celle des rapports raciaux, même si les deux thématiques sont connexes. En effet, les métropoles sont les principaux points d’entrée des flux migratoires et font office de « sas » en attendant une intégration dans les marchés du travail. En France, le regard sur les migrations est encore teinté de méfiance, voire de suspicion. On peine encore, y compris parmi les édiles métropolitains, à voir dans l’immigration une ressource dans la mondialisation. Pourtant, parmi les migrants, on trouve souvent des populations intégrées dans des réseaux commerciaux internationaux très actifs, dont les activités sont au final profitables aux villes même si ces retombées échappent aux radars de l’administration, de la statistique et du fisc. Par ailleurs, les métropoles sont confrontées à des flux migratoires d’un type nouveau impliquant des populations pour qui la France n’est pas forcément un terminus mais une étape dans une trajectoire de migration et qui n’ont, par conséquent, pas forcément l’assimilation dans la société d’accueil comme horizon. Ces logiques migratoires interrogent la logique assimilationniste qui domine en France les représentations de l’étranger, de l’immigré et inspire les politiques publiques.

Systèmes métropolitains : identités productives, action collective et gouvernance

Les enjeux soulevés par les métropoles sont aussi d’ordre économique et politique. La métropolisation a à voir avec l’émergence d’une économie d’archipel et de flux dans laquelle la fortune des villes tient moins à leur capacité d’exploiter un hinterland riche qu’à leur positionnement dans un système d’échanges au long cours, qu’à leur faculté à se positionner en hub de l’économie globalisée. Mais combien de grandes villes françaises sont réellement en mesure de jouer ce rôle ? Y a-t-il une place pour d’autres formes de positionnement ? Les fonctions de tertiaire supérieur, d’innovation et de créativité ou encore les fonctions de logistiques sont-elles les seules qui assurent aux villes une place honorable dans la compétition métropolitaine ? Quelle est l’identité productive des systèmes métropolitains français et leur garantit-elle à tous un avantage comparatif dans l’économie globalisée ? Sinon, les métropoles disposent-elles de l’action collective pour changer la donne ?

Bien évidemment, la métropolisation soulève aussi des problèmes de gouvernance qui rejoignent partiellement les problématiques économiques. Les métropoles françaises sauront-elles se doter de dispositifs de gouvernance qui leur permettront à la fois de gouverner et d’intégrer des territoires et des sociétés urbaines fragmentées mais aussi de construire des stratégies de positionnement ?

Systèmes productifs métropolitains et économies d’agglomération

Les économies métropolitaines françaises : diversité et fragilité

Il est très difficile de caractériser de manière générique les économies métropolitaines françaises. Les facteurs de différenciation au sein de ce « groupe » sont nombreux : poids respectifs des différents secteurs ou filières, démographie des entreprises, présence variable des grands groupes, etc. De plus, il faudrait sans doute réserver un traitement particulier à l’économie francilienne, première région industrielle et lieu de concentration des centres de décision économique. En tout état de cause, les systèmes économiques métropolitains ont en commun d’être intégrés dans la variété française du capitalisme, que l’on peut qualifier de « capitalisme saint-simonien » ou encore de « capitalisme d’ingénieurs ». Cette variété possède un certain nombre de traits des « économies de marché coordonnées » ou du « modèle européen continental » : un système financier centralisé, un degré élevé de protection sociale et plus encore de l’emploi, un investissement public important dans la formation de la main-d’œuvre. Toutefois, le capitalisme français se distingue aussi par le rôle essentiel joué par les ingénieurs formés dans les grandes écoles dans la détermination des politiques économiques, la gouvernance des grandes entreprises et les systèmes d’innovation. Cette situation a toute une série de conséquences. D’abord les ingénieurs d’État occupent des fonctions clés au ministère de l’Économie et des Finances mais aussi au sein des exécutifs des grands groupes français. Les politiques économiques sont donc marquées par un fort tropisme favorable aux grands groupes. Ensuite, cette omniprésence des ingénieurs pèse sur la manière dont on conçoit l’innovation en France. Celle-ci est censée procéder des activités de recherche menées dans les laboratoires des grands Établissements publics scientifiques et techniques (CEA, CNET, IFP, CETE, etc.), des grandes écoles et des grandes entreprises et pas tant des ateliers des PME ou des interactions territorialisées de type « districts industriels » (modèle de la Troisième Italie) ou « milieux innovateurs » (modèle californien). D’où une certaine prédilection pour les grands projets techniques impulsés par l’État ou les champions nationaux (Plan Calcul, Concorde, TGV, etc.). D’où des positions fortes dans les domaines de l’ingénierie et des grands projets (nucléaire, ferroviaire, aéronautique, services urbains, etc.). D’où également une difficulté chronique à mettre en œuvre des politiques publiques permettant aux PME de valoriser leurs innovations ou d’avoir accès aux résultats de la R & D (la politique des Pôles de compétitivité n’ayant pas complètement permis de surmonter cette difficulté) et plus généralement à accompagner par des politiques publiques les logiques d’innovation et de coopération qui émergent des systèmes productifs territoriaux.

Ces caractéristiques du capitalisme à la française ont un impact direct sur la structure des économies métropolitaines. S’il est encore une fois difficile de généraliser, on peut néanmoins dire qu’elles se distinguent par une démographie marquée par le faible nombre de grandes entreprises moyennes positionnées sur des marchés finaux de biens de consommation ou de biens d’équipement. La région parisienne concentre les sièges des grands groupes et l’essentiel des services rares aux entreprises (la finance notamment) ; les villes de province présentent un profil productif dominé par les implantations de grands groupes et une myriade de petites entreprises souvent cantonnées à un rôle de sous-traitance. Si les grandes capitales régionales françaises aspirent toutes au statut de métropoles, force est de constater que leurs économies articulent encore de manière très incomplète ce que l’on peut considérer comme étant les quatre fonctions économiques qui font les métropoles. Les fonctions d’innovation (R & D, activités créatives) et les fonctions d’échanges (commerce, salons, transports, logistique) sont sans doute celles qui sont le plus équitablement réparties et les moins discriminantes entre Paris et les métropoles régionales. C’est sur les fonctions de commandement (sièges sociaux, pouvoirs d’impulsion politique) et les fonctions de services aux entreprises que les déséquilibres sont les plus criants. Sur le premier point, la globalisation a pris le relais du dirigisme colbertiste comme facteur de délocalisation des fonctions de commandement économique. Sur le second, c’est surtout dans le domaine des services financiers que la différence Paris/province est criante.

Des inquiétudes se sont exprimées au sein du groupe sur l’avenir des systèmes productifs des métropoles de province. Comme on l’a vu, la vaste majorité des entreprises qui composent les systèmes productifs métropolitains sont souvent cantonnées dans des positions de sous-traitance, ce qui les expose aux stratégies de réduction des coûts des donneurs d’ordre. Cette pression permanente les empêche bien souvent de constituer des marges leur permettant d’investir et d’innover. Si le lien avec des donneurs d’ordre de plus en plus investis dans des stratégies globales, venait à s’étioler, les systèmes productifs métropolitains se retrouveraient en fâcheuse posture . Les PME pourraient éprouver les pires difficultés à se repositionner sur les marchés finaux. À ces facteurs de fragilité, s’ajoutent ceux liés au déplacement des outils de production vers les marchés de consommation porteurs des pays émergents et les perspectives de remontée de la production de la valeur dans les pays producteurs de matière première (comme par exemple, la relocalisation des capacités de raffinage de pétrole dans les pays producteurs). Tous ces éléments peuvent agir dans le sens d’une poursuite de la tendance à la désindustrialisation d’autant plus dommageable que l’industrie demeure une source importante d’emplois et un conservatoire des technologies et savoir-faire essentiels à l’innovation. Toutefois, certaines expériences malheureuses de délocalisation (les problèmes de qualité et de sécurité des produits, mais aussi de réponse rapide aux évolutions de la demande, dans les domaines du jouet et du textile notamment), mais également le renchérissement inéluctable des coûts de transports pourraient conduire à terme à des logiques de réindustrialisation – encore très timides aujourd’hui – des métropoles françaises.

Les stratégies économiques des métropoles : la tentation postindustrielle et résidentielle

Face à ces difficultés inhérentes à la structure des économies des métropoles de province, la tentation est grande de faire le deuil des activités manufacturières et de tout miser sur les services et les activités à forte valeur ajoutée, mais aussi sur l’économie résidentielle.

Un consensus tacite semble réunir les acteurs impliqués dans la conception des stratégies de développement économique des métropoles. Les nouvelles bases d’une compétitivité des économies des pays anciennement industrialisés se recomposent autour des activités de services, de conception et de créativité à forte valeur ajoutée. L’avantage compétitif des pays occidentaux se situe – encore – dans leur appareil de formation et de recherche. Cet appareil permet de former des individus à haute qualification et de maintenir une avance sur les pays émergents sur les services rares (finances, assurances, conseil aux entreprises), sur les hautes technologies et sur les activités créatives (design, mode, industries culturelles, etc.). D’où une certaine uniformité des politiques publiques métropolitaines de développement économique qui privilégient le développement d’une offre d’immobilier tertiaire de bon niveau, visent l’amélioration des facteurs de localisation des services rares et des sièges (notamment en termes de connectivité) et viennent en appui aux secteurs à fort contenant technologique et culturel en établissant des liens avec le monde de la recherche et de la création (sites technopolitains, pôles de compétitivité, clusters scientifiques et créatifs, campus des arts, etc.). D’une certaine manière, la course à la taille métropolitaine et les politiques de boosterism consistant à densifier et gentrifier les centres relèvent aussi – peut-être de manière inconsciente – de cette même logique de reconversion des économies métropolitaines aux impératifs de l’économie de la connaissance. L’algorithme est le suivant : les activités et les richesses économiques métropolitaines de demain sont par nature imprévisibles car elles reposent sur des logiques de ré-seaux, de fertilisations croisées par définition implanifiables ; si elles sont implanifiables, ces nouvelles activités ont plus de chance de naître là où les croisements et les échanges sont nombreux et les tissus d’interactions horizontales denses, bref les métropoles, lieux par excellence de la « sérendipité » ; les politiques de boosterism et de métropolisation consistant à concentrer les grands équipements et les aménités dans les plus grandes villes sont donc des politiques de développement économique. Cette théorie implicite peut venir au secours de stratégies urbaines souvent très stéréotypées consistant à « mettre au niveau » la gamme d’équipements offerts par la ville, stratégies qui ont souvent leur source dans le fort tropisme aménageur des élites techniques et politiques des villes françaises et l’absence de véritable maîtrise des théories du développement économique.

Ce tropisme fort pour l’économie de la connaissance et l’action sur le cadre spatial est aujourd’hui renforcé par le formidable succès qu’ont connu des théories qui ont peu de choses à voir entre elles mais dont les effets sur les stratégies urbaines sont congruents : les travaux sur l’économie résidentielle de Laurent Davezies et ceux de Richard Florida . La réception de ces travaux parmi les acteurs des stratégies et politiques métropolitaines a conduit à accréditer l’idée selon laquelle le développement économique procéderait essentiellement d’une action publique forte en matière d’habitat, d’urbanisme, de politiques culturelles et de la réalisation d’équipements. Cette action permettrait d’augmenter la population et de nourrir une économie résidentielle, véritable planche de salut des économies occidentales. Elle serait également de nature à attirer la classe créative qui ferait aujourd’hui la fortune économique des villes occidentales. Les conditions de réception de ces théories tendent à conforter les élites urbaines dans leur tendance à miser essentiellement sur le cadre bâti et à s’exonérer d’une action en direction des milieux et activités économiques existants. Cette action de fond est quelque peu négligée par les acteurs désormais dominants des politiques métropolitaines, les communautés urbaines et d’agglomération. Certaines CCI pallient ce manque en développant une action auprès des PME.

La difficile action collective des acteurs économiques métropolitains

L’avènement d’un nouveau contexte dans lequel la performance économique d’un territoire dépend de plus en plus de la qualité et de la densité des rapports qui s’établissent entre les acteurs qui composent ce territoire est à l’origine de la réussite des systèmes productifs locaux de type réseaux de PME ou milieux technopolitains. Les entreprises ont su y développer une capacité d’action collective et une propension à établir un dialogue productif avec les gouvernements locaux et d’autres institutions (universités, centres de recherche, etc.). Or on est obligé de constater que, là encore, la structure des économies métropolitaines françaises pèse sur les capacités d’action collective des acteurs économiques. En effet, la position de sous-traitance pèse sur les marges, et donc sur les capacités d’investissement et d’enrichissement de la chaîne de valeur, et, in fine, sur la disponibilité des entrepreneurs à rentrer dans des dynamiques collectives, sur leur capacité à identifier les ressources offertes par le territoire (par les collectivités, les instances consulaires mais également l’environnement économique, social et culturel) et même à identifier les avantages compétitifs de leur propre entreprise. Cette situation particulière des petites entreprises de sous-traitance tend à élargir le fossé qui les sépare d’un autre monde, constitué par les collectivités territoriales et les grandes entreprises avec lesquelles le dialogue est plus ou moins constructif. La défiance des chefs de petites et moyennes entreprises à l’égard d’un monde politique considéré comme peu fiable, est encore forte. Dans l’ensemble, la capacité d’action collective des milieux économiques français, leur propension à saisir les autorités publiques d’un certain nombre d’enjeux s’avère souvent faible.

Des germes d’action collective existent néanmoins malgré les difficultés. Il faut d’abord noter que les acteurs économiques sont globalement demandeurs d’actions en matière d’animation économique. Les attentes vis-à-vis des institutions (métropolitaines ou consulaires) sont indéniables. Si, au fil des années, le centre de gravité de l’action collective autour du développement économique s’est déplacé du monde consulaire vers les collectivités territoriales , certaines chambres de commerce conservent une capacité de mobilisation forte. La CCI de Marseille Provence a par exemple joué un rôle moteur dans la préparation de la candidature de Marseille au titre de capitale de la culture 2013 . Dans certains cas, les « grands élus » se sont érigés en véritables animateurs des réseaux économiques. Ils ont contribué, comme c’est très nettement le cas à Lyon, à étoffer la capacité d’action et d’entraînement des collectivités. C’est pourquoi selon le groupe de travail, un leadership politique métropolitain bien incarné apparaît comme un élément de plus en plus crucial dans la compétition interurbaine. Des participants relèvent à cet égard l’investissement nouveau de l’échelle métropolitaine par quelques leaders, comme à Rennes ou à Nantes. Ces « grands élus » ont parfois pu trouver dans le monde économique des alter ego avec lesquels constituer de véritables coalitions. Toutefois, ces dynamiques d’action collective reposent souvent sur des individus et peinent à trouver un ancrage institutionnel durable.

Gouvernance métropolitaine

Des métropoles ingouvernables ?

La question de la gouvernabilité occupe les débats sur les métropoles. Certes, les villes ont toujours échappé en partie à la volonté politique telle qu’elle s’exprimait dans les politiques urbaines. Aujourd’hui, cette forme d’impuissance publique s’exprime dans le flou doctrinal et cognitif sur lequel se fondent les politiques et stratégies urbaines de compétitivité. La rhétorique du projet urbain tente bien aujourd’hui de masquer cette impuissance. Toutefois, si elle inspire les politiques de reconquête des centres-villes qui visent à en faire des vecteurs d’attraction et d’identification (quitte à les sanctuariser), elle ne parvient pas à donner une réponse à la dérive de certaines banlieues et à la périurbanisation.

Et si, finalement, l’ingouvernabilité était un trait essentiel du phénomène métropolitain et, plus, la source de leur compétitivité ? Le propre des (« vrais ») systèmes métropolitains ne serait-il pas d’être capables, du fait de la diversité de leur base économique, de leur capacité à offrir des ressources rares (main-d’œuvre hautement qualifiée, services et équipements rares, etc.), de se renouveler spontanément face aux changements de cycle économique ? Et si les métropoles étaient ces lieux où la destruction créatrice schumpétérienne agissait d’elle-même sans avoir besoin d’être accompagnée par des politiques publiques. Des lieux « où les choses poussent toutes seules ». L’ingouvernabilité pourrait donc être, d’une certaine manière, une caractéristique intrinsèque, voire le signe de l’existence d’une métropole .

On peut objecter à cette vision (libérale et/ou libertaire) que si le rythme actuel des changements économiques et technologiques incite à abandonner certaines des lubies de la prévision et de la planification et à intégrer l’incertitude dans nos manières de penser et d’agir, croire, à rebours, que les politiques publiques et les dispositifs de gouvernance ne peuvent en rien influer sur les mécanismes économiques, sociaux et culturels constitue une vision tout aussi erronée. Il convient sans doute de repartir d’une conception modeste du gouvernement (inspirée par le politiste Jean Leca) le définissant comme l’ensemble des activités, dispositifs et mécanismes – dont les autorités politiques ne sont d’ailleurs pas nécessairement les protagonistes principaux – qui participent à délimiter et intégrer bon an mal an une communauté et à lui impulser une direction. En partant de cette conception raisonnée du gouvernement, on échappe à la fois à l’illusion du contrôle politique intégral et au mythe de l’auto-organisation sociale . Les travaux de Patrick Le Galès et de Dominique Lorrain sur l’Île-de-France nous montrent qu’y compris en l’absence de dispositifs de gouvernance métropolitaine institutionnalisés couvrant correctement les échelles fonctionnelles, les métropoles sont souvent gouvernées a minima par les gestionnaires de réseaux, par les grandes structures techniques gérant des portefeuilles fonciers ou des stocks de logements.

En tout cas, un accord se dessine sur le fait que l’action collective (plus ou moins structurée par les gouvernements locaux ou métropolitains) compte, même s’il est toujours difficile d’en identifier précisément les effets, de lui imputer tel ou tel événement positif. Elle compte sans doute encore davantage dans les métropoles françaises qui ont rarement la taille critique leur permettant de compter sur une régénération spontanée de leur tissu économique. Elle compte aussi en Île-de-France ! Même s’il peut compter sur un tissu économique divers et de logiques de destruction créatrice, le Grand Paris a aussi besoin de visions, de stratégies et d’une ingénierie de l’action collective.

Action collective et évasion institutionnelle

L’action collective compte certes, mais le problème c’est qu’elle tend de plus en plus à s’épanouir dans le huis clos. En effet, les politiques territoriales, et a fortiori métropolitaines, sont de plus en plus élaborées dans le cadre de dispositifs type multilevel governance, partenariaux, négociés, inter-gouvernementaux, bref en dehors des assemblées qui sont pourtant la garantie de la publicité des débats autour des politiques publiques. La fabrique de nouveaux territoires d’action et de représentation (comme l’intercommunalité) est une solution permettant aux espaces de représentation de se réarticuler avec les espaces de l’action. Toutefois, cette quête du truly bounded, de cet ajustement entre échelles, est en partie une quête sans fin. Il y a fort à parier qu’à l’avenir l’essentiel des stratégies et politiques métropolitaines sera élaboré au sein de scènes interterritoriales fonctionnant sur la base de la recherche du consensus plutôt que d’un système majoritaire. Il faut sans doute se résoudre à cette évasion institutionnelle (la translation des lieux de décision des assemblées élues vers les cénacles intergouvernementaux) et compenser ses effets antidémocratiques (difficultés pour le citoyen à décrypter les processus de décision et à imputer la responsabilité des décisions) par des dispositifs permettant aux citoyens d’exercer un type de contrôle complémentaire du vote.

L’évasion institutionnelle se double de processus de professionnalisation et d’oligarchisation de la politique métropolitaine. En l’absence de structu-ration de véritables espaces publics métropolitains, les politiques métropolitaines sont définies dans des cénacles qui ressemblent de plus en plus aux « régimes urbains » décrits pas les chercheurs états-uniens, structures informelles de décision associant les membres des élites politiques, économiques et technico-administratives et fonctionnant dans une certaine opacité. On peut même imaginer que cette opacité, l’exclusion des populations dominées hors du jeu politique traditionnel, bref, un certain degré de dé-démocratisation, seront désormais considérés par les élites urbaines composant ces régimes comme des conditions nécessaires à la construction d’une capacité d’action publique métropolitaine visant à produire une « ville compétitive ». Après tout, les édiles participant aujourd’hui à la gouvernance intercommunale des grandes villes françaises n’ont-ils pas déjà fait le calcul que le déficit démocratique qui caractérise le fonctionnement des EPCI est plutôt fonctionnel, qu’il permet de fait de construire une capacité d’action collective ? Ce phénomène d’oligarchisation est à mettre en relation avec les phénomènes de déstructuration des organisations et espaces de mobilisation politique qui, aux temps forts du fordisme, permettaient une implication des populations, y compris les plus fragiles économiquement, dans la vie politique urbaine. La « démocratie de l’abstention » tend à s’installer dans les espaces de relégation des métropoles.

En contrepoint de ce double phénomène d’oligarchisation et de démobilisation, on voit timidement apparaître des formes d’autosaisine et à l’auto-organisation citoyenne dans les domaines de la culture, du patrimoine, du sport et des loisirs mais aussi de l’emploi. On voit aussi se structurer des mouvements sociaux capables de remettre en débat les stratégies de compétitivité et de métropolisation des élites.

Les systèmes de gouvernance métropolitains et leur environnement institutionnel

Deux tendances contradictoires travaillent aujourd’hui les relations politiques et institutionnelles à l’échelle des métropoles. Les grandes agglomérations ont gagné en autonomie fiscale, en capacité d’action et en expertise. Les institutions intercommunales ont aujourd’hui la main sur l’essentiel des politiques urbaines et ont la capacité d’investir des champs d’action sur lesquels la législation ne leur reconnaît pas de légitimité à agir. Derrière les discours sur la décentralisation ou la régionalisation, la vraie révolution intervenue dans l’organisation territoriale de la France depuis plus de vingt ans, c’est bien la montée en puissance d’un pouvoir urbain et métropolitain. Révolution que le législateur voudrait actuellement conforter au travers du projet de création des métropoles. Cette tendance à l’affirmation des pouvoirs urbains et métropolitains est depuis quelque temps concurrencée par une autre tendance, potentiellement contradictoire : celle du gouvernement à distance des territoires par l’État central. La diffusion des préceptes du New Public Management au sein des bureaucraties centrales incite ces dernières à dégager l’État des activités de mise en œuvre des politiques territoriales et à faire le deuil d’une forte présence au niveau déconcentré, notamment au niveau départemental. En compensation, l’État établit des objectifs généraux, lance des appels d’offres, met en concurrence les territoires pour l’attribution de fonds, évalue leurs performances sur la base de batteries d’indicateurs, gratifie les « meilleurs » et espère ainsi gagner en capacité stratégique à guider à distance le comportement des acteurs locaux. Reste à savoir si cette nouvelle tendance (expérimentée notamment dans le domaine de la rénovation urbaine, mais aussi plus récemment du Plan de Relance ou du Grand Emprunt) est appelée à se généraliser ou constitue davantage un signe de retrait de l’État.

Ce qui est sûr, c’est que l’État central est devenu l’une des sources d’incertitude majeures pour les gouvernements métropolitains. L’activité de ce dernier semble en effet être guidée à la fois par des enjeux essentiellement symboliques (d’où l’activisme législatif et l’empressement à afficher son retour dans des domaines jugés rémunérateurs électoralement), par les préceptes du New Public Management (d’où le tournant de la compétitivité) et par l’impératif de réduction des dépenses publiques (d’où un « bricolage » constant des ressources des collectivités). Difficile dans ces conditions d’élaborer des stratégies à long terme. Ce qui se dessine clairement toutefois, c’est le choix fait par l’État d’une stratégie de métropolisation consistant à concentrer l’effort d’investissement sur une petite dizaine de métropoles (cf. le Plan Campus, le Grand Emprunt) et de proposer aux autres territoires de s’organiser en réseaux à mailles larges (les fameux « pôles métropolitains ») dont l’efficacité est à démontrer. Cette situation n’est pas sans générer de nombreux conflits entre les collectivités et l’État. Ce dernier est de moins en moins perçu comme pourvoyeur de ressources et d’expertise mais comme acteur gênant les stratégies locales par l’instabilité réglementaire et le non-respect des engagements financiers. La volonté de restaurer le préfet dans son rôle de coordonnateur des services déconcentrés et la réforme de l’administration territoriale de l’État ne sont pas sans susciter des inquiétudes quant au rôle de chacun et à la crédibilité du dispositif. Au final, on a du mal à comprendre si on a affaire à un État central qui a perdu tout rôle dans la gouvernance des métropoles ou à un nouvel État ayant renouvelé ses stratégies d’action et de contrôle.

Technologies de la représentation et de la participation

Les nouvelles formes de la gouvernance métropolitaine, telles qu’elles ont émergé en France notamment, semblent privilégier, on l’a vu les logiques de négociation intergouvernementale. Les années soixante furent caractérisées par l’émergence de projets visant à constituer des « Gargantuas » métropolitains, gouvernements supramunicipaux privant les unités de base, les municipalités, de leurs compétences et de leur souveraineté. Les années quatre-vingt furent plutôt favorables aux solutions public choice voyant dans la concurrence entre communes la manière la plus efficace d’inciter ces dernières à améliorer leurs services et prestations. Il semblerait que l’heure soit aujourd’hui à une solution intermédiaire, baptisée « néo-régionaliste » par les Anglo-Saxons et qui consiste à mettre en place des formes souples de coopération permettant de prendre en charge collective-ment la construction de visions territoriales et la production de certains services tout en respectant la souveraineté des unités de base en donnant à leurs représentants un droit de veto. Ainsi, dans le compromis intercommunal tel qu’il s’est stabilisé en France, ce sont les maires qui ont le dernier mot, ils peuvent user de leur droit de veto au sein du bureau, même si formellement ce sont les conseils communautaires qui votent. Malgré les apparences, le système majoritaire n’a pas encore triomphé, loin de là, au sein des enceintes intercommunales.

Tout cela ne poserait pas de problème si, au final, la première victime des arrangements néorégionalistes n’était pas tout simplement la démocratie. Faut-il pour autant se contenter de pleurer la démocratie municipale et de militer pour son retour ? Ce serait s’illusionner sur ce qu’elle avait de vraiment démocratique et dilapider les avancées de la construction intercommunale en termes de rationalisation de l’action publique. Faut-il faire des EPCI des Gargantuas plus démocratiques en organisant l’élection directe des conseillers communautaires au suffrage direct et en leur confiant l’essentiel des compétences sur leur territoire ? C’est l’orientation prise par la création du nouveau statut juridique de « métropoles » mais c’est prendre le risque de rigidifier les frontières des organisations métropolitaines et de compromettre les coopérations que la souplesse des périmètres de compétences (certains diront l’enchevêtrement des compétences ou le « mille-feuille ») permet aujourd’hui.

On peut faire un autre pari ! On peut considérer que l’interterritorialité et l’intergouvernementalisme sont – à l’échelle métropolitaine comme à l’échelle européenne ou encore globale – des horizons indépassables de l’action publique moderne. Dès lors, peut-être vaut-il mieux chercher à adapter les dispositifs de contrôle démocratique à cette nouvelle donne que de chercher à les reterritorialiser. La démocratie municipale telle qu’elle existe aujourd’hui est une « démocratie du sommeil » qui attribue un monopole d’expression politique à ceux qui résident dans la commune et excluent ceux qui y travaillent ou la pratiquent d’une manière ou d’une autre (par la consommation, la culture ou tout simplement par la flânerie). Comment faire participer les métropolitains mobiles ? Et à quelle échelle ? Pour l’heure, les solutions offertes par la démocratie consultative ou participative semblent montrer leurs limites. Elles tendent à mobiliser des citoyens déjà inclus dans les mécanismes démocratiques. Elles légitiment les mobilisations – NIMBY et PIMBY – des groupes sociaux les mieux armés par ailleurs pour faire entendre leurs intérêts.

La démocratie consultative et participative est sans doute porteuse de solutions à la crise (ou l’absence) de démocratie métropolitaine mais pour cela, il faudrait désormais que le débat ne porte plus sur son opportunité ou sa légitimité et davantage sur les technologies qui lui permettraient de déployer tout son potentiel. Le fait que la démocratie de délégation ne suffise plus à forger le lien entre les citoyens et les institutions politiques ne devrait plus faire débat. Il faut maintenant se pencher sur les dispositifs matériels concrets (panels, tirage au sort, promenades, cartes vivantes, etc.) les plus à même de mobiliser ceux qui sont exclus de la démocratie représentative. Par ailleurs, il faut se garder d’enterrer trop vite cette démocratie représentative. Dans des métropoles où le temps manque et où la division du travail ne donne pas des signes de ralentisse-ment, elle constitue encore un mode essentiel de participation à la construction d’un bien commun. Encore faut-il la renouveler, réfléchir aux formes d’implantations des organisations de la démocratie de la délégation – partis, syndicats – dans les lieux les plus touchés par la démocratie de l’abstention.

Toutefois, une organisation citoyenne plus structurée semble en mesure de voir le jour à l’échelle métropolitaine : le groupe a ainsi noté l’émergence récente d’un phénomène d’autosaisine citoyenne dans les domaines culturel, patrimonial, sportif, mais aussi des tendances à l’auto-organisation (forums de l’emploi, etc.). Enfin, on voit timidement se structurer des mouvements sociaux urbains capables de questionner les stratégies métropolitaines des élites. L’avenir dira si cette envie manifestée de concertation dans les processus de production des politiques métropolitaines débouchera sur la volonté d’une véritable coconstruction de l’action publique métropolitaine.

Environnements métropolitains : morphologies urbaines, pratiques et impact écologique

Les métropoles seront-elles les cimetières de l’environnement ou, à l’inverse, offriront-elles les solutions à la crise écologique ? Leur empreinte spatiale est-elle appelée à nuire toujours davantage aux écosystèmes et à la biodiversité ou peut-elle devenir compatible avec leur préservation ? Dans un troisième chantier problématique, le groupe de travail a voulu aborder d’une part les questions relatives à la fois aux morphologies spatiales des métropoles françaises et à l’impact de ces morphologies sur les environnements et, d’autre part, les innovations en termes de pratiques et de nouvelles technologies qui pourraient, à terme, moduler cet impact.

Échelles, morphologies, flux métropolitains

Les dynamiques métropolitaines bouleversent à la fois les fonctionnements classiques de la ville (le rôle des centralités, le caractère massif des flux, le primat des échanges centre-périphérie, etc.) et notre capacité à saisir et représenter l’urbain et ses dynamiques. La lecture d’une phrase d’une contribution d’un des membres du groupe nous semble résumer bon nombre des enjeux de représentation et d’organisation soulevés par les métropoles : « L’une des questions géographiques majeures des dernières années renvoie au décalage qui semble de plus en plus avéré entre dynamiques des flux et capacités des formes » . Les logiques métropolitaines sont compliquées à saisir et conceptualiser ; les outils de représentation classiques (la carte, l’axonométrie, etc.) ne parviennent que médiocrement à en rendre compte comme on l’a vu plus haut. Pour Lussault, on a affaire à une « crise figurative » qui se double d’une crise des doctrines de l’action sur l’urbain : « On n’y voit goutte, les schémas d’imagerie classique sont impuissants à imposer un ordre de lecture possible aux désordres des phénomènes ». Bref, si la ville industrielle puis fordiste présentait une certaine stabilité et une certaine simplicité en termes de structure sociale et de flux et se prêtait relativement bien à un urbanisme procédant par l’élaboration de plans dessinés encadrant son développement sur vingt ou trente ans, la ville hétérogène, multiculturelle, étalée et éclatée emblématique des temps postfordistes présente une structure sociale, des rythmes et des flux socio-économiques qui se prêtent mal à l’approche trop graphique, trop peu dynamique, trop peu évolutive et trop peu pragmatique qui caractérise l’urbanisme de plan. Plus grave peut-être, les outils de politiques publiques (la planification, les politiques de transports publics, les politiques du logement, etc.) restent largement marqués par les schémas de ville classique et fordiste (la ville des continuités spatiales, la ville des grands flux structurants) et la croyance en la possibilité pour la puissance publique de contrôler l’ensemble des phénomènes qui font la ville. Essayons toutefois de mettre un peu d’ordre et de nous donner des outils d’intelligibilité des morphologies métropolitaines.

Morphologies et centralités métropolitaines

La métropolisation a d’abord un impact sur le rôle joué par les centralités dans les armatures métropolitaines. La question de la centralité a long-temps été une obsession des politiques d’aménagement et elle le demeure en grande partie avec le discours de la ville compacte, le retour de la figure du quartier d’affaires et de l’équipement structurant. Cette centralité, contre toute évidence, se conjugue la plupart du temps au singulier. Au total, on peine à sortir de schémas duaux opposant un centre dominant et des périphéries dépendantes. Les travaux sur les edge cities aux États-Unis et la ville émergente en France ont pourtant tenté de s’attaquer à ces œillères cognitives. La centralité – et l’« urbanité » plus ou moins fantasmée à laquelle on l’associe – doit-elle toujours rester une valeur cardinale des politiques publiques urbaines ? Sans doute les centres peuvent-ils et doivent-ils garder en Europe leur fonction symbolique et identitaire pour l’ensemble des métropolitains et pas uniquement pour leurs résidents. Et pour cela, il faut veiller à ne pas trop les muséifier, les sanctuariser. Bref, sans doute le schéma radioconcentrique n’est-il pas totalement obsolète et a-t-on besoin d’investissements spécifiques dans les centres métropolitains.

Mais faut-il pour autant que les périphéries, le périurbain demeurent les « délaissés », les « angles morts » de la planification et des politiques urbaines ? Il faut à l’inverse, comme l’a suggéré Thierry Oblet , constituer le périurbain en champ de politiques publiques sans nier les aménités qu’il offre à ceux qui le pratiquent. Ce changement de regard est d’autant plus impérieux que le phénomène de départ des ménages du cœur de l’agglomération vers les villes secondaires et les espaces périurbains reste une tendance lourde explicable par la combinaison de plusieurs facteurs, comme l’attachement à la propriété individuelle, la prégnance de la ruralité dans la culture française, ou encore l’absence de réelle volonté de bloquer l’ouverture à l’urbanisation par les communes.

Le regard des aménageurs sur les périphéries a semble-t-il évolué ces dernières années. L’« urbanité » n’est plus considérée comme l’apanage des seuls espaces hypercentraux. Progressivement, l’idée d’une centralité au pluriel, de centres de différentes natures offrant une diversité de fonctions d’ambiances et de possibilités d’identification s’installe. Le périurbain ne fait plus systématiquement figure d’aberration urbanistique. L’idée se fait même jour que la ville étalée pourrait peut-être s’avérer in fine aussi durable que la ville dense : le rapprochement des zones de résidence et d’emploi et de loisirs permet d’éviter l’engorgement du centre, et donc de soulager le système de transports. Par ailleurs, il est plus aisé d’y construire de l’habitat écologique. Certains participants constatent ainsi un phénomène récent de déconcentration des bureaux et des entreprises dans le périurbain, qui ne semble pas forcément contradictoire avec le développement durable si elle permet effectivement de rapprocher les entreprises de leur main-d’œuvre.

Mobilités et changements d’échelle

L’hypermobilité semble être devenue la norme dans nos sociétés contemporaines et a fortiori dans les espaces métropolitains. Les déplacements domicile-travail se sont allongés et s’organisent de moins en moins en flux massifs entre un nombre limité de lieux de résidence et d’espaces de travail. Au-delà, les déplacements liés aux loisirs ont explosé et, pour certains groupes sociaux, sont devenus plus importants et ont un impact environnemental plus important que les trajets domicile-travail. Par ailleurs, d’un point de vue social, l’augmentation régulière des prix de l’énergie couplée aux tensions du marché immobilier conduisent au risque du développement d’une « assignation à résidence », une immobilité contrainte (avec ses conséquences en termes notamment d’accès à l’emploi) chez les métropolitains dépendants de l’automobile, notamment dans le périurbain . Cette explosion des mobilités pèse fortement sur les infrastructures de transports soumises à une pression sans cesse croissante et conduit à une détérioration des conditions de déplacement des métropolitains. Une des questions cruciale pour l’avenir est donc celle de la poursuite de cette tendance à l’hypermobilité. Est-elle viable ? L’accélération des temps sociaux et des rythmes de vie dont témoigne l’hypermobilité ne risque-t-elle pas, au final, de nuire à ce qui rend les villes vivables et productives : les rencontres et l’enrichissement qui en découlent pour les individus et pour les sociétés urbaines. Sans verser dans le malthusianisme, ne faut-il pas commencer à réfléchir à des politiques permettant non seulement un aménagement (cf. les bureaux du temps) mais une décélération des temps sociaux ? Si des mouvements comme CittàSlow ne concernent pour l’heure que des petites villes (Bra en Italie, Segonzac en France), les métropoles auront sans doute à s’inspirer des solutions qu’ils offrent.

Force est de constater que les politiques de déplacements ont pendant longtemps pêché, et pêchent en partie encore, par une sorte de fétichisme de l’équipement : fascination pour le métro dans les années soixante et soixante-dix ; fétichisme du tramway-urbaniste depuis. La réalisation d’un équipement de Transport collectif en site propre (TCSP) fait encore trop souvent figure de solution miracle aux problèmes de mobilité. Aujourd’hui, ce sont sans aucun doute les systèmes de vélos en libre-service qui nourrissent cette pente fétichiste. La réflexion sur l’articulation entre politiques de transport d’une part, et politiques de l’habitat, implantation des services et urbanisme commercial d’autre part, a encore un impact limité sur les modes d’urbanisation. De manière générale, les politiques de déplacements sont encore insuffisamment conçues à partir des usages : « Que peut-on faire à cinq minutes à pied, à dix minutes à vélo, à vingt minutes en transport en commun, à trente minutes en voiture ? »

Les exemples des villes qui ont obtenu les meilleurs résultats en termes de report modal et de réduction de l’usage de l’automobile montrent que les leviers les plus efficaces sont ceux qui jouent sur les comportements individuels, soit en organisant la congestion automobile, soit en taxant son usage. La question est donc de savoir si les édiles français auront ce courage. Un autre enjeu est celui de la mesure du caractère potentiellement ségrégatif de ces politiques qui risquent de faire des centres des lieux encore plus exclusifs si elles ne sont pas associées à des politiques de loge-ments sociaux et de maîtrise de la rente foncière. Ces politiques ont aussi la caractéristique de reléguer au second plan la question de la fluidité du trafic automobile au profit d’une attention à la sécurisation des usages. Nos ingénieurs sauront-ils franchir ce pas ?

L’habiter métropolitain

Les qualités du logement restent le facteur principal dans la stratégie de localisation des ménages. Si des considérations telles que l’accessibilité et la proximité des services émergent dans ces choix de localisation, malgré tout, pour un logement de qualité (entendre relativement grand, individuel et donnant accès à un jardin privatif), les métropolitains restent prêts à accepter un rallongement des distances domicile/travail (ce qui rapproche ici les métropolitains français de leurs homologues nord-américains). On peut donc s’attendre à ce que le processus de périurbanisation et de réinvestisse-ment des petites villes situées dans le giron des grandes métropoles se poursuit dans les années qui viennent. Que faire ? Le contraindre par un contrôle plus efficace des ouvertures de terrain à l’urbanisation ? L’encadrer en favorisant la densification des villes, villages et bourgs secondaires, en développant les formules d’habitat en individuel dense, en aménageant ceintures vertes et corridors écologiques ? Telle est la question à laquelle les politiques d’urbanisme et d’habitat, mais aussi les promoteurs immobiliers, devront répondre. Encore une fois, ces réponses seront sans doute d’autant plus ajustées que les discours ethnocentristes sur le périurbain, stigmatisant les styles de vie qu’ils génèrent et le faible gradient d’urbanité qu’il incarne se seront atténués.

Aux côtés de ces tendances centrifuges, on observe également des dynamiques centripètes. Les centralités principales et secondaires connaissent un second souffle du fait des processus de gentrification mais aussi de la relocalisation des anciens dans des espaces leur offrant une grande diversité de services dans un rayon de mobilité raisonnable. Ces centralités, convoitées, voient se développer les conflits d’usage autour des espaces publics (parcs, places, etc.), de la voirie et de la vie nocturne. La question est de savoir si ces contradictions se résoudront par l’éviction de certains groupes des espaces centraux ou bien si des modes de gestion de ces espaces pourront être inventés afin de réguler – sinon régler – ces contradictions. En tout cas, célébrer ces « retours aux centres » comme signe de la vigueur nouvelle de l’urbanité ne sert à rien si on n’admet que ces retours sont vecteurs de conflits et de contradictions. Le groupe a bien noté un regain des formes d’investissement des métropolitains des zones centrales dans la vie des quartiers (fête des voisins, AMAP, sociabilité des parents d’élèves, etc.) ou encore le regain des projets d’habitat communautaire. Mais il ne faut pas oublier que ce retour à la vie de quartier se fait souvent au prix (et au terme) d’une homogénéisation sociale de ces quartiers.

Écologie métropolitaine

Enfin, le groupe de travail sur les systèmes métropolitains a été le cadre de vifs débats sur la question du développement durable. Contrairement aux visions caricaturales du débat sur l’urgence écologique, les discussions n’ont pas opposé des promoteurs de l’urgence climatique ou écologique, d’une part, aux « climato-sceptiques », d’autre part. Le constat de crise écologique a fait consensus au sein du groupe et la légitimité des questions relatives à l’environnement dans les métropoles n’a pas été discutée.

Au-delà, c’est dans la société française dans son ensemble que les enjeux environnementaux sont devenus incontournables. Il n’y a pas consensus sur les voies de sortie de la crise écologique – les uns mettent l’accent sur la modernisation écologique et l’émergence probable et souhaitable d’un capitalisme vert, les autres voient dans la police des comportements individuels le seul moyen de surmonter la crise, d’autres encore voient dans cette dernière une opportunité de remettre en cause le capitalisme et modes de vie qu’il impose – mais on peut considérer que les « consciences » et les représentations du monde ont connu un processus d’« environnementalisation » qui ne peut pas ne pas avoir d’effets sur les pratiques. Pour nos contemporains, il est clair que le monde et ses ressources sont « finis ». Ces progrès de la sensibilité aux questions environnementale impactent d’ores et déjà fortement les politiques métropolitaines. Ainsi, les conflits d’usage autour des installations polluantes se multiplient. Les dispositifs de protection et de gestion durable des espaces verts métropolitains – espaces agricoles périurbains, jardins, etc. – se généralisent. On découvre aussi que les espaces métropolitains peuvent être – parfois même davantage que les espaces ruraux – des conservatoires de la biodiversité (cas des jardins urbains abritant une grande variété d’essences d’arbres).

Ce qui fait moins consensus ce sont les progrès intellectuels et politiques que permet la notion de développement durable. Pour certains, ce qui pose problème c’est que la notion de développement durable semble avoir autorisé une réduction des enjeux sociopolitiques aux enjeux environnementaux, et des enjeux environnementaux aux enjeux climatiques, et finalement une réduction de la gamme des « solutions » à la question des pratiques individuel-les. L’écologie politique permettait de conflictualiser l’enjeu environnemental, d’amener de la mésentente propre à mettre au jour la structure des intérêts qui participent à la destruction de l’environnement. Le développement durable fait de nous tous les responsables au même niveau de la tragédie écologi-que. Omettre de recycler sa brique de lait aurait ainsi le même impact que la poursuite du programme électronucléaire. Le développement durable a peut-être permis la sortie des questionnements environnementaux de leur ghetto écologiste – et donc l’environnementalisation des consciences mentionnée plus haut – mais il n’est absolument pas sûr que ce soit pour le meilleur, puisqu’aujourd’hui, à peu près n’importe qui peut se prévaloir d’être un ami de la Terre . D’une certaine manière la déconflictualisation de la question écologiste, permise par l’invention sémantique du développement durable a ouvert la voie au green washing. Cette logique de dépolitisation va de pair avec une technicisation des enjeux environnementaux. De fait, le caractère de plus en plus technicisé, « ingénieur » du traitement des problèmes environnementaux a conduit à une forme de dépolitisation des enjeux écologiques. On a trop investi sur le chiffrage, les indicateurs, jusqu’à parfois les fétichiser. Il faut sans doute réintroduire de la mésentente tout en veillant à maintenir une capacité d’action collective.

Métabolisme métropolitain et flux de matières

Comme l’indique l’un des membres du groupe de travail, les villes contribuent aujourd’hui massivement au réchauffement climatique (70 % des émissions globales de carbone) . Les villes engloutissent par ailleurs des flux de matières impressionnants. « L’étude du “métabolisme urbain” de la région parisienne montre des entrées de matière de 8,8 à 12,3 tonnes par habitant et par an, et une consommation nette comprise entre 5,0 et 7,1 t/hab./an. Environ la moitié des flux de matières entrants est ainsi rendue à la nature, essentiellement sous forme d’émissions atmosphériques (71 % des rejets totaux pour l’Île-de-France), le recyclage jouant aujourd’hui un rôle tout à fait mineur (moins d’une tonne par habitant, soit 6 % de la matière entrante). De nombreux problèmes environnementaux peuvent être attribués à cette circulation abondante et linéaire : artificialisation des sols, congestion et pollution de l’air liées aux transports, bruit, pollution des eaux superficielles, émissions de gaz à effet de serre (GES), risques liés à la présence d’activités industrielles dans le tissu urbain, importante production de déchets » . Par ailleurs, on constate une tendance lourde consistant à aller chercher de plus en plus loin les matériaux qui participent à la construction de la ville. La maîtrise des flux de matières (fluides, aliments, matériaux, etc.) qui participent à la construction et surtout au fonctionnement des espaces urbains, est sans doute plus compliquée dans les zones centrales des métropoles. On touche là une des limites des discours faisant de la métropolisation et de la densification les remèdes miracles à la crise écologique.

Un premier levier pour réduire l’empreinte écologique des espaces métropolitains serait donc l’optimisation de ces flux de matières, soit en réduisant les intrants (efficacité énergétique des bâtiments, véhicules propres, report modal) soit en les rendant plus circulaires (amélioration des systèmes de recyclage, cogénération, etc.). Le timide développement des réseaux de distribution d’électricité « intelligents » (les smart grids, qui visent à optimiser la production et la distribution d’électricité), ainsi que des systèmes de refueling durable (stations-service et petites centrales durables) va dans ce sens. De même, la timide tendance récente à faire du microcompostage local pour alimenter en matériaux de construction les chantiers de construction participent à rendre davantage circulaires les flux de matières. Reste toutefois à savoir si la forme métropolitaine impacte ou pas sur les flux de matières. Quelles sont les morphologies urbaines qui favorisent la réduction des intrants et la circularité des flux ? La ville compacte qui fait aujourd’hui l’objet d’un consensus parmi les professionnels de l’urbain est-elle compatible avec une meilleure gestion des flux de matières ?

Forme urbaine et empreinte écologique

La métropolisation se traduit aussi par une consommation toujours plus grande d’espaces. Cette consommation non contrôlée induit une pression croissante sur les terres agricoles, conduit à l’artificialisation et à l’imperméabilisation des sols et menace la biodiversité. La périurbanisation, figure centrale de la métropolisation, a été permise par une énergie fossile abondante et peu chère, des coûts externes – environnementaux et climatiques – qui n’étaient pas supportés par les agents et l’absence de réelles politiques (foncières, fiscales, environnementales) visant à freiner ce phénomène. Par ailleurs, les espaces verts que génère la périurbanisation, s’ils offrent une forme d’accès à la nature, posent aussi de sérieux problèmes environne-mentaux. Si, encore une fois, il ne sert pas à grand-chose de diaboliser le périurbain, de toute façon, la raréfaction des énergies fossiles et l’internalisation des coûts environnementaux des transports se feront sentir avant tout sur ces espaces périurbains et risquent, à terme, d’en limiter l’attractivité. Il convient donc d’anticiper. Une première solution est sans doute à chercher du côté de l’émergence d’une « seconde génération » de formes périurbaines, liée à la densification des communes, à l’induration des modes de vie et aux nouvelles relations interpériurbain (avec une forme d’autonomisation des périphéries urbaines). Au-delà cependant, force est de constater que la densification des villes, la constitution de pôles urbains, et la meilleure articulation des politiques d’urbanisme et des politiques de transports sont présentées comme la principale solution. En effet, « l’étalement urbain, et en particulier le développement de la banlieue pavillonnaire, créé un tissu urbain creux et peu dense, fortement consommateur d’espace, nécessitant des réseaux très étendus, et générant des lieux de vie isolés, éloignés des équipements et des commerces. Il n’y a alors peu ou pas de transport en commun possible, ce qui rend l’usage de la voiture individuelle indispensable. L’étalement urbain pose donc des problèmes environnementaux sévères, et place les individus dans une situation de dépendance économique forte au transport automobile et au prix de l’énergie. La durabilité de cette forme urbaine semble donc problématique » . Pour l’heure, ce n’est pourtant pas l’orientation que prennent les politiques d’aménagement effectivement mises en œuvre. Faut-il blâmer l’organisation institutionnelle, l’absence de politiques foncières, le retard pris en matière d’infrastructures ? Faut-il y voir l’aveuglement collectif face à un phénomène d’hypermobilité que beaucoup considèrent comme inexorable ? De manière générale les politiques visant le transfert modal (TCSP, péage urbain) sont conduites sur des échelles restreintes, reportant souvent les nuisances plus loin.

Toutefois, certains membres du groupe ont voulu insister sur le coût social induit par les politiques de retour aux centres et de densification. En particulier, les politiques de déplacements urbains qui visent à limiter fortement l’usage de la voiture pour de louables motifs de réduction des GES, peuvent pénaliser certaines populations précaires contraintes d’occuper deux à trois emplois, spatialement éclatés, dans la même journée. De même, les éco-quartiers qui font figure aujourd’hui de « bonne pratique » urbaine permettant de concilier développement urbain et respect de l’environnement semblent, encore avant tout réservés aux classes moyennes et supérieures et peuvent même préfigurer une nouvelle forme de gentri-fication : « l’éco-gentrification ». Les politiques publiques doivent aussi prendre en compte ces situations. C’est encore une preuve que lorsque l’on essaie d’adopter un regard transsectoriel et interscalaire sur les politiques territoriales, on se rend compte que les jeux gagnant-gagnant ne sont pas la règle, que les avancées vertueuses permises par l’intelligence technique dans un secteur produisent des effets pervers dans un autre. Seule la mise en dispute politique, la mise à plat des intérêts divergents des différents groupes sociaux peuvent faire prospérer ces situations où les enjeux, les objec-tifs et les intérêts ne s’accordent pas spontanément.

Alimentation des villes

Pour le grand historien Arnold Toynbee, la ville se définissait avant tout comme une communauté humaine dont la caractéristique était de ne pas produire sa propre pitance à l’intérieur de son territoire, de ses murs. Étrangement, aujourd’hui, les villes commencent à s’intéresser à l’agriculture et deviennent même des espaces de redéploiement des activités agricoles. Les gouvernements urbains commencent à développer un intérêt et des com-pétences en matière d’agriculture périurbaine. La préservation de l’agriculture périurbaine apparaît à la fois comme un outil de légitimation des dispositifs de lutte contre l’étalement urbain et de densification, comme un moyen local de lutte contre le réchauffement climatique par la préférence accordée aux circuits courts, comme un moyen d’assurer l’approvisionnement alimentaire des villes dans un contexte global de réduction des terres destinées à la production d’aliments, et enfin comme un moyen de verdir la ville.

Il s’agit d’imaginer comment cette tendance pourrait être pérennisée et étendue. D’examiner aussi les contradictions qu’elle peut engendrer (conflits d’usage, renchérissement du foncier, pollution des sols par la proximité de la ville). De ce point de vue, les membres du groupe ont relevé que l’agriculture périurbaine et les systèmes de distribution alimentaire en circuits courts semblent appelés à se développer, même s’ils restent toutefois encore tributaires du marché foncier. On note par ailleurs le réinvestissement d’espaces périphériques en zones maraîchères, mais aussi le réinvestisse-ment d’espaces métropolitains « interstitiels » pour la création de potagers, de vergers, etc.

Toutefois, il faut bien se garder de céder à l’utopie de l’autosuffisance alimentaire des villes. Les circuits courts ne sont pas la réponse idéale pour la totalité des besoins alimentaires. « Les tomates produites dans la région de Londres ont un « coût carbone » bien plus élevé que celles produites en Espagne et transportées jusqu’à Londres » . L’idée de constituer autour des villes des gammes complètes de production, au mépris des qualités spécifiques des sols – renoncer par exemple à la spécialisation céréalière de l’Île-de-France – est une fausse bonne idée. En revan-che, il faut garder à l’idée que la préservation des espaces agricoles périurbains a d’autres fonctions et intérêts que strictement alimentaires. Ces espaces permettent, dans certaines conditions, une gestion durable des effluents urbains (eaux usées, déchets, etc.). Les activités agricoles ont par ailleurs une fonction paysagère à même de satisfaire le fameux « besoin de campagne » des métropolitains. Même si, là aussi, il ne faut pas bercer d’illusions : agriculteurs et urbains n’ont pas les mêmes intérêts par rapport à la « nature » et les conflits d’usages peuvent vite surgir. Si le bonheur est dans le pré, le pré peut aussi devenir un champ de bataille.

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