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L’urbain métropolisé français dans la mondialisation

Michel Lussault |

Quelles sont les principales modalités territoriales des relations multiples et enchevêtrées que la France entretient avec l’extérieur ? C’est autour de cette question élémentaire que s’est constitué le groupe « Le réseau des métropoles françaises dans l’économie monde ». Il lui incombait donc d’aborder un processus très général en même temps que complexe à objectiver : celui de la connexion de la France au système monde. Et ce avec comme postulat principal que les « métropoles françaises » constituent des systèmes territoriaux « connecteurs », qui assurent des liaisons majeures entre la France et la mondialisation. Celle-ci doit être conçue, au-delà de son aspect de globalisation économique à laquelle on la réduit à tort, dans un rapport de consubstantialité avec ¬l’urbanisation. Il s’agit d’un fondement problématique sur lequel je dois m’arrêter.

L’urbanisation en profondeur

Tout procède en vérité d’un constat élémentaire : désormais plus de 50 % de la population du globe, c’est-à-dire au bas mot 3,5 milliards de personnes, vivent dans des ensembles urbains. Il faut bien mesurer l’ampleur de ce phénomène, aux deux sens du mot « mesurer » : la quantifier et en appréhender l’importance politique, économique, sociale, culturelle, environnementale pour les sociétés. Il y a là un enjeu majeur. Rappelons donc que la population urbaine a connu une croissance spectaculaire au XXe siècle (notamment dans ces quatre dernières décennies) passant de 220 millions à 2,8 milliards d’habitants. Cette croissance ne va pas se démentir, même si sa géographie va évoluer.

En effet, le phénomène désormais est et sera de plus en plus marquant en Asie et en Afrique, là où existent encore des « réservoirs » de populations rurales et agricoles et où les excédents naturels (la différence positive entre les naissances et les décès) urbains sont importants – excédents qui partout sont devenus le moteur de l’urbanisation. Pour ces deux continents, on escompte un doublement de la population urbaine entre 2000 et 2030. À cette date, plus de 80 % de celle-ci, qui atteindrait selon les estimations les plus fiables 4,9 milliards, vivra dans un pays d’Asie, d’Afrique, d’Amérique du Sud. L’Amérique du Nord, l’Europe (Russie comprise), l’Océanie (Australie, Nouvelle-Zélande) devraient connaître un développement démographique plus mesuré et les organisations urbaines passeraient là de 870 millions à un peu plus d’un milliard d’habitants. Il s’agit bien sûr d’une inversion historique : le monde urbain qui s’impose nécessite d’inverser le regard géographique habituel. Ce sont les États de ce qu’on avait l’habitude de nom-mer les « suds », les pays en développement, voire le tiers-monde, qui deviennent les terrains d’expansion de l’urbain. Il importe aussi de préciser que, contrairement à une idée reçue, la croissance urbaine actuelle est plus rapide au sein des aires urbaines moyennes (500 000 à 1 million d’habitants) et petites (moins de 500 000 habitants) qu’au sein des mégapoles (plus de 10 millions de résidents). Celles-ci ne représentent que 9 % de la population urbaine mondiale, alors que les « petites » unités en accueillent 52 %, proportion qui ne va pas cesser de croître. Ceci pour bien souligner que l’urbanisation est un phénomène global, qui concerne toutes les échelles.

Figure 1. Les espaces attractifs

Toutefois, l’urbanisation ne doit pas être pensée seulement en termes d’expansion démographique. Il s’agit en vérité d’un processus de remplace-ment d’un mode d’organisation spatiale des réalités sociales (la ville industrielle, dont la diffusion fut planétaire), par un autre – l’urbain, dont la diffusion contribue à et exprime la mondialisation (Lussault, 2009). Un tel phénomène bouleverse toutes les dimensions de la société, concerne tous les types d’espaces. La croissance démographique mondiale intense des organisations urbaines est un indicateur de cette mutation et non point la mutation elle-même.

Cette évolution spectaculaire nous confronte à des défis collectifs de grande ampleur qui procèdent des caractéristiques mêmes d’une urbanisation d’une telle puissance qu’elle a subvertie toutes les caractéristiques des villes qui avaient été mises en place à partir du XVIIIe siècle. Ainsi, celles-ci, tout comme les campagnes, se sont profondément urbanisées : à savoir que les formes spatiales, à toutes les échelles, les fonctionnements socio-économiques et les modes de vie au quotidien furent partout bouleversés.

J’ai proposé dans le texte « L’urbanisation, horizon du monde », publié dans le numéro 1 de la revue Territoires 2040, une lecture du processus d’urbanisation en tant qu’il participe de la mondialisation. Je pense en effet que la mondialisation, c’est-à-dire l’institution du Monde comme espace social d’échelle planétaire, se déploie par et pour l’urbanisation. Celle-ci est caractérisée par de grandes logiques, en œuvre partout et à toutes les échelles, que j’ai énumérées dans l’article précité : illimitation, hyperspatialisation, mobilisation, numérisation, séparation, individuation, individuali-sation, actorialisation, environnementalisation sont des processus qui permettent d’indexer les différentes évolutions constatées.

La France est sans conteste insérée dans cette dynamique de la promotion mondiale de l’urbain, qui bouleverse ses cadres d’habitat. Il n’est pas inutile de le rappeler dans un pays qui reste marqué par des idéologies politiques et des imaginaires sociaux manifestant leur méfiance à l’encontre de l’urbanisation, souvent présentée comme destructrice – en particulier de cette ruralité qui constitue encore un des fondements de notre propre image nationale.

Dans une contribution à un livre récent consacré à la France urbaine, Jacques Lévy, à partir d’une exploitation fine des statistiques Insee de 2006 concernant les aires urbaines, aboutit à ce chiffre très significatif : seuls 3,36 % de la population française habiteraient des espaces qu’on peut considérer comme infra-urbains. Tout le reste peuple les différentes fractions urbaines – en y intégrant les communes rurales multipolarisées de l’Insee que l’auteur considère à juste raison comme des espaces périurbains d’un genre particulier. On trouve là une confirmation de l’urbanisation en pro-fondeur de la France, qui se manifeste par le fait que, depuis 1999 notamment, tous les sous-ensembles du champ urbain national connaissent une croissance notable (figure 1). Les communes centre d’aires urbaines se repeuplent, sauf quelques exceptions, tout comme les pôles urbains au sens de l’Insee. Les espaces de plus faible densité, quant à eux, croissent nettement et le périurbain plus dense continue de se développer.

Ainsi, dans un pays comme la France, le mouvement d’urbanisation est si accompli qu’on pourrait estimer que le rural n’existe plus à l’heure actuelle en tant que modalité spécifique d’organisation et de fonctionnement d’une société. Bien sûr, le rural et la ruralité sont toujours présents, mais comme des catégories de discours – politique, patrimonial, culturel. Les espaces de ruralité sont des survivances très artificiellement entretenues. Le renouveau du rural et les néoruraux qui en sont les acteurs ne constituent que des manifestations de l’évolution du déploiement des logiques urbaines dans de nouvelles configurations de société. Les espaces jadis ruraux, en déshérence, s’urbanisent avec l’introduction des formes spatiales, des pratiques, des valeurs et des références qui procèdent de l’urbanisation. Dans ce cadre, la campagne, la nature, sont des constructions, des objets de valeur convoités, qui s’inscrivent dans et servent les stratégies résidentielles ou/et politiques ou/et économiques des acteurs sociaux.

Aujourd’hui, vivre à la campagne est sans doute en France une des postures les plus urbaines qui soient. Les néoruraux, qui se revendiquent comme tels, sont des urbains qui justifient leurs spatialités en en appelant à une mythologie urbaine particulière : celle de la campagne et de la ruralité – comme d’autres mobilisent celles du cosmopolitisme et de la mixité pour justifier des choix résidentiels dans les fractions urbaines qui restent marquées par une plus grande densité, la diversité et la continuité bâtie.

On ne peut se méprendre sur cette question que si l’on en reste à une analyse des caractères matériels évidents de l’espace. Alors, parce que les « campagnes » sont peu denses, parce que le bâti n’est pas continu et que l’habitat ancien reste très présent, parce que les forêts, les bois, les cultures, dominent, on pourrait se croire en dehors du domaine urbain. Si ce n’est que la présence de nombreux « pavillons » individuels ou en lotissement, dont la plupart des communes statistiquement rurales pour l’Insee (moins de 2 000 habitants agglomérés) sont désormais pourvues, témoigne déjà de l’effet d’urbanisation.

Toutefois, lorsqu’on étudie les spatialités, ces habitants s’avèrent non seulement intégrés aux systèmes urbains mais en sont parmi les principaux opérateurs et promoteurs. Notamment parce que leur localisation suppose de maîtriser des technologies de mobilité, mobilité qui est un caractère constitutif du monde urbain et de sa pratique quotidienne (proposition 5). Cette localisation suppose aussi de participer de modes de consommation et de production qui fondent l’urbanisation contemporaine – dont les modes de production de l’habitat pavillonnaire ou les modes de distribution commerciale périphérique des marchandises. Ces résidents ruraux s’avèrent donc des constructeurs intentionnels des organisations urbaines – et de leurs déséquilibres. Les agriculteurs eux-mêmes sont inscrits dans l’ordre de l’urbanisation, ce que saisissent bien ceux d’entre eux qui prétendent réinventer un paysannat et une campagne « authentiques », oubliant du même coup de signaler que cette réinvention n’a de chance de réussir – c’est-à-dire de susciter une adhésion pouvant la légitimer socialement – que si elle est conforme aux principes fondateurs de l’urbain. En particulier, si elle est susceptible d’attirer l’attention des « citadins » en mal de « nature » et de « tranquillité ». La campagne paysanne est, de ce point de vue, une des plus récentes expressions de l’urbanisation en profondeur.

Le fait métropolitain dans son rapport au monde

Fort de tous ces principes, on ne pouvait donc pas se limiter à une étude prospective des métropoles françaises figées dans un cadre géographique précontraint, mais plutôt se demander comment les systèmes territoriaux français s’inscrivent dans les fonctionnements mondiaux, liés à l’urbanisation, à partir des embrayeurs urbains que constituent les aires métropolisées ? Des aires considérées aussi comme des diffuseurs d’urbanité à plus large échelle. Une première analyse habituelle, et pas inexacte au demeurant mais qui doit être dépassée, tend à considérer le Grand Paris comme la seule véritable porte d’entrée française de la mondialisation. Cette manière de voir est restrictive. Elle occulte le rôle d’autres organisations métropolitaines françaises importantes qui sont autant de plateaux de connexion des territoires français au monde et du monde aux territoires français.

Notons de suite que dans un pays finalement beaucoup plus ouvert et « traversant » qu’on a l’habitude de le penser, des agglomérations plus petites sont aussi, quoique de manière plus discrète, des connecteurs (et des « diffuseurs ») ; j’y reviendrai. Précisons enfin que ces connecteurs fonctionnent dans les deux sens : ils mondialisent les territoires français, ils « francisent » les espaces mondiaux – mouvement qu’on n’examine pas suffisamment et qu’on n’entend pas ici comme un processus de diffusion d’une culture française officielle, mais à la fois comme insertion de composants des sociétés territoriales françaises dans les circulations des réseaux internationaux et comme multiterritorialisation à toute échelle de ces substances sociétales françaises.

Le travail préalable à l’édification de la prospective consistait donc à saisir les systèmes de liens France/Monde, à travers l’examen de l’urbanisation, particulièrement considérée sous l’angle de la métropolisation (cf. infra) en considérant que ces liens sont puissamment organisateurs des espaces métropolisés (et métropolisants) et des territoires que ceux-ci polarisent, sous quelque forme que ce soit. Toutefois, la réflexion nous a menés bien au-delà des cas que nous avions retenus (Paris, Lyon, Marseille, Lille, au premier chef, Toulouse, Nice, Bordeaux, Nantes, Strasbourg en seconde liste, bref les organisations métropolitaines principales qui ont toutes connu depuis le début du millénaire, à lire les travaux de l’Insee, une forte croissance démographique et une dilatation de leur aire urbaine).

Au vrai, les diagnostics élaborés, à partir des situations métropolitaines, autorisent d’examiner les modalités globales de l’urbanisation française, en tant qu’elle participe de dynamiques mondiales. En la matière, cinq domaines problématiques, que je présente ici très succinctement, paraissent devoir être mis en exergue dans la mesure où ils ont focalisé l’attention des experts du groupe de travail.

De la fabrique métropolitaine mondialisée

Une question simple, en apparence, se pose constamment. Quelles sont les principales « activités » et fonctions qui fabriquent de la mondialisation métropolisée ? En la matière, on a particulièrement insisté sur les questions de peuplements et de migrations, de logistique. On a souligné l’importance stratégique des champs de la culture et de l’entertainment, le rôle décisif des secteurs bancaires financiers et des différentes ingénieries à forte valeur ajoutée. On a analysé la focalisation de la plupart des pouvoirs publics sur les grands projets architecturaux et urbains et sur les politiques d’images et de « marque » qui les accompagne. On a constaté la montée en puissance rapide de l’intérêt porté à l’enseignement supérieur, à la recherche, à l’innovation et à la création, à la faveur notamment de la promotion d’un discours consensuel, du moins en apparence, sur l’apparition de la société et de l’économie de la connaissance… On a du coup également examiné le rôle spécifique de certains acteurs politiques, économiques et de certains groupes sociaux, promoteurs des idéologies de légitimation des évolutions métropolitaines et des fonctions considérées comme stratégiques.

Dans ce cadre, on a bien sûr constaté la focalisation des préoccupations sur l’idée de compétition mondiale acharnée, exigeant des politiques pensées en termes d’adaptation des activités et des fonctions urbaines à cette compétition. En ce sens, la métropolisation apparaît donc souvent, aux yeux des intervenants sociaux et politiques majeurs, comme une réponse d’adaptation aux contraintes de l’urbanisation mondialisatrice. Il est frappant ainsi de constater que, du coup, la métropolisation est certes considérée par de nombreux acteurs comme vertueuse et indispensable (elle permet de faire face aux exigences du temps), mais pas réellement heureuse et souhaitable (en tant qu’action permettant de faire progresser le bien commun).

Il y a là apparition d’une tension qui ne laisse pas de poser problème : celle existant entre une dynamique métropolitaine « inévitable », imposée par le contexte et toujours plaidée par ses promoteurs à l’aide d’une rhétorique de mise en péril exogène et ce qui pourrait être un projet endogène de construction d’une société urbaine « agréable » et acceptée par le plus grand nombre. Cela se traduit dans des prises de positions d’acteurs locaux, de plus en plus nombreuses, qui estiment que l’évolution métropolitaine, largement fondée sur une logique de grands projets, d’affirmation de secteurs économiques porteurs et innovants et de focalisation sur des groupes sociaux vecteurs de l’innovation technologique (en une vision restrictive de ce que Richard Florida nomme les classes créatives, que l’auteur, contrairement à beaucoup de ceux qui le citent et l’utilisent, ne réduit justement pas aux seuls entrepreneurs et aux protagonistes de l’innovation économique), ne permet pas de traiter les grandes questions sociales urbaines du mo-ment. On ne peut escamoter cette tension, ni estimer que les difficultés politiques qu’elle crée seront réglées comme par enchantement du fait de la réussite de la stratégie métropolitaine. Alors que la question à se poser serait : et si la politique de métropolisation ne constituait pas intrinsèquement un processus clivant des espaces urbains et des sociétés locales ? On imagine bien que la question est moins délicate que les réponses qu’elle autorise.

Du système sociotechnique métropolitain et de ses financements

Un consensus s’est imposé sur deux sujets, articulés : 1. l’organisation urbaine métropolisée s’avère de plus en plus dépendante des grands réseaux et objets sociotechniques ; 2. il est difficile de définir et stabiliser les modèles économiques pertinents pour assurer la pérennité de ces systèmes socio-techniques indispensables au bon fonctionnement urbain et à la satisfaction des aspirations des habitants et des acteurs économiques et sociaux. Par système sociotechnique, on entend l’ensemble des infrastructures, des équipements et des institutions permettant la réalisation de la vie au quotidien pour tous les individus, quels que soient leurs statuts, positions, fonctions. Bien au-delà donc des réseaux techniques urbains classiques (eau, énergie, transport, déchet), on peut mettre en évidence l’importance des écoles, universités, hôpitaux, crèches, maison de retraite, théâtres, salles de concert mais aussi, des aménagements des espaces publics, des paysages, des jardins… Bref tout ce qui contribue, par les services qu’ils autorisent et sou-tiennent, au fonctionnement du collectif métropolitain.

Cet ensemble de systèmes est de plus en plus sophistiqué, complexe, budgétivore – et désormais l’écosystème y est intégré, dans la mesure où l’on avance dans l’idée de valoriser les services écosystémiques urbains. Le travail de diagnostic nous a laissés plutôt dubitatifs sur les capacités de la société française à assumer le financement de long terme de son fonctionnement et les investissements nécessaires aux modernisations et adaptations de toute sorte. Et ce alors même qu’il n’est guère possible de faire l’hypothèse que les besoins et les attentes individuelles et sociales diminueront dans les prochaines années. D’où un hiatus très problématique entre les multiples revendications des acteurs urbains et les possibilités économiques de solvabiliser les services et prestations qui permettent de les satisfaire. De ce point de vue, les questions de la production de richesses, de leurs redistributions via les mécanismes fiscaux et de la contribution extrafiscale de chaque habitant aux services et aménités collectifs, constituent des enjeux cognitifs et politiques fondamentaux, en même temps que des sujets de société explosifs – qu’il faudra bien un jour ou l’autre aborder sans ciller.

Du trouble dans les espaces-temps métropolitains

Nos analyses ont convergé pour reconnaître que l’urbanisation contribuait à la mise en place d’une fragmentation d’espaces et de temps sociaux. Il s’agit là d’insister à la fois sur l’importance du principe de la séparation spatiale des réalités sociales (qui s’exprime notamment dans le zonage fonctionnel et dans la ségrégation), et sur celle des brouillages des spatialités temporalités individuelles et collectives – sous les coups de l’individualisation, de la mobilisation, de la numérisation, de l’hyperspatialisation, accompagnées des exigences que la réalisation des activités économiques impose aux personnes et de l’impact considérable de l’étalement urbain sur les modes de vie. De tout cela résultent des processus complexes de conjonctions-disjonctions des espaces et des temps, qui possèdent un fort impact sur la vie quotidienne. Il y a là une dimension particulière de l’urbain contemporain à prendre en compte dans nos analyses. Cette complexification des espaces-temps est valable que l’on considère les choses à l’échelle de l’individu, à celle du groupe social, à celle de l’organisation urbaine dans son ensemble, à celle du Monde. Tout un chacun « habite » donc un (hyper)espace-temps urbain qui associe des fractions d’espaces différentes et des temporalités variées, le tout maintenu ensemble par les réseaux mobilitaires et communicationnels et rendu signifiant par les récits et les mises en images. À l’échelle urbaine cela donne des organisations fragmentées et étalées, où s’enchevêtrent les temps so-ciaux différents.

De l’immatériel : les récits, les légendes, les identités

Si l’urbain est profus de matières et de matérialités, car il s’agit de l’espace qui illustre mieux le tropisme matérialiste des sociétés contemporaines, il est aussi immatérialisé, à un point qu’on peine à concevoir, et imagé en permanence. Cette immatérialisation est bien sûr celle qui procède de la numérisation. Que serait au juste notre monde urbain, sans les bases de données, les flux d’informations, les systèmes informatiques d’expertises, de régulation, d’intelligence artificielle, les échanges de connaissances d’ingénierie, qui permettent, rien de moins, que son fonctionnement quotidien ? Pas grand-chose d’autre qu’un vaste désordre ; sans l’immatérialité numérique, rien de possible.

Mais il ne faut pas s’arrêter à cet aspect et bien comprendre que les phénomènes urbains, pour devenir de véritables réalités sociales, ont besoin des récits, des discours, des paroles, des images, qui circulent, fixent le sens des choses, pour un individu et/ou un groupe. Il y a là un processus permanent de sémantisation des espaces urbains qu’il convient de ne pas ignorer, dans la mesure où il rend les réalités signifiantes et discutables par les acteurs. Dans le cadre de notre travail de prospective, nous avons surtout insisté sur trois aspects.

Tout d’abord il paraît indispensable de souligner l’importance des images urbaines officielles. En effet, toute métropole est dotée d’une image conventionnelle, un stéréotype (dont la genèse est complexe) actualisé par la pratique des individus. Cette image est appropriée et instrumentalisée par les acteurs sociaux de la scène politique et souvent par les opérateurs économiques comme un bien doté de valeur, fongible – transformable, au moins indirectement, en un autre type de bien – et négociable à l’intérieur comme à l’extérieur du système local. Ainsi, les dirigeants d’une métropole se servent du capital image de celle-ci pour justifier, légitimer et vanter leurs stratégies, via des récits d’action souvent allégoriques, mais les acteurs de l’économie touristique ne le font pas moins. La production de singularité urbaine via l’image constitue un des éléments clefs de la métropolisation (cf. infra).

Bien sûr, à côté de cette image légitime (qui se présente souvent comme une légende dorée locale), coexistent ou/et se confrontent d’autres images, référentielles pour d’autres acteurs et les habitants. À ce sujet, et c’est là le deuxième point sur lequel je voudrais insister, il est frappant de constater la reviviscence actuelle des identités sociales fortement spatialisées. De nos jours, de plus en plus d’acteurs individuels ou collectifs construisent, expriment et revendiquent leur identité à partir de la mise en exergue d’un enracinement et d’un mode spécifique de concevoir la relation à l’espace identitaire. Ceci se manifeste par l’importance prise par les emblèmes spatiaux et par le renouveau des discours fortement territorialisés, au sens strict de discours d’appartenance revendiquant le rapport identitaire d’opérateurs à un territoire et leurs liens aux lieux identificatoires. Le monde urbain contemporain bruit de ces affirmations territoriales, dont le caractère pacifique est loin d’être la règle. Il s’agit même d’un des terrains que le débat politique devrait le plus rapidement investir avant qu’il ne soit trop tard et que la rigidification des catégories identitaires réifiées par le détour spatial ne subvertisse l’idée même de la possibilité de construire un espace urbain commun, en multipliant les limites internes de territorialisation des identités.

Cette territorialisation urbaine de l’identité sociale participe d’évolutions sociales plus générales dont l’urbain est à la fois le théâtre et, en tant qu’organisation spatiale de la société, l’opérateur. En milieu urbain, s’expriment sans doute des rapports nouveaux des acteurs aux systèmes de gouvernement, de toute échelle. Mais, nous n’avons pas trop emprunté ce chemin d’analyse, qui nous faisait déboucher sur le champ de la question politique et de la gouvernance, défriché par un autre groupe. Nous avons donc bifurqué pour examiner surtout la puissance nouvelle des territorialisations identitaires, troisième aspect du problème, dans un contexte de cosmopolitisation qui contribue, selon nous, à donner une grande importance à l’ethnicisation et la multiculturalisation des sociétés urbaines et de leurs espaces.

Il semble en effet flagrant que les sociétés urbaines sont de plus en plus marquées par l’affirmation de bien des acteurs que l’origine « ethnique » et la culture sont des valeurs fondamentales de définition de l’individu et du collectif. L’ethnie est de nos jours une « notion » et une revendication en pleine reviviscence. Elle s’avère naturalisée, c’est-à-dire dressée en évidence incontestable et anhistorique, alors même qu’il s’agit d’une construction, et réifiée. La revendication ethnique, pour les acteurs, renvoie au fantasme de l’origine et à l’apologie de la filiation. L’ethnie, en effet, établit la conjonction d’une origine géographique – un territoire identitaire de référence – et d’une filiation biologique, que se reconnaît un groupe social qui se définit alors comme homogène et intégré par ces valeurs ethniques supposées immuables. Une telle identification, qui fait dériver impérativement la culture d’appartenance de l’origine, met en cohérence le collectif ethnicisé et l’individu qui s’en réclame. Chez certains opérateurs, on constate la volonté de confondre l’origine et la culture dans une même matrice : celle de la religion censée subsumer les identités individuelles et encadrer la moindre pratique. Cela peut avoir des conséquences fortes en matière d’organisation et de fonctionnement de l’espace : par exemple le souci de séparer clairement les sexes, y compris dans l’espace public, qui est en rupture avec la conception politique standard de l’urbanité occidentale contemporaine.

Ce retour de l’ethnicité, du désir de s’affirmer d’une lignée autochtone, de pure origine et filiation, est aujourd’hui très net – et d’ailleurs ne présida-t-il pas au débat sur l’identité française ? Comme si l’urbanisation mondiale, qui rend les organisations urbaines, dans leur ensemble, de plus en plus cosmopolites, relançait l’utilisation de l’instrument ethnique par les opérateurs à des fins de différentiation de l’espace social intra-urbain. Comme si la montée en puissance, à l’échelle du monde, du genre commun urbain, de plus en plus standardisé et homogène dans ses grands principes, poussait les acteurs à trouver des prises à l’affirmation de différences spécifiques et à recourir à la « mythidéologie » (Detienne, 2003) de l’ethnie. Celle-ci peut être utilisée à la fois défensivement et offensivement, mais toujours pour se distinguer et se prémunir des autres.

La culture – au sens anthropologique –, hypostasiée, tend également à se muer de plus en plus systématiquement en vecteur des identités individuel-les et collectives et de leur spatialisation. Au sein du monde urbain générique et globalisé, l’appel à l’ethnie et à la culture deviennent des instruments superlatifs de distinction et d’identification – et ce d’autant plus que les affiliations aux classes sociales ou aux familles politiques classiques parais-sent de moins en moins pertinentes. Ethnicisation et culturalisation s’associent et se complètent sans se confondre. Le multiculturalisme, en effet, est transversal au champ de l’ethnicité. On peut par exemple montrer qu’il existe une culture « jeune » – en réalité plusieurs, qui se retrouvent au sein des différents groupes que l’ethnicisation peut séparer. Ces cultures jeunes, nées pour la plupart de l’urbain, se cristallisent dans des attitudes, des usages du corps, des règles vestimentaires, des pratiques, des langages très spécifiques. Adhérer à une de ces cultures implique qu’on en adopte les codes – et notamment les codes spatiaux. Car chaque culture s’inscrit dans des espaces, parfois identificatoires et comme tels protégés par les mem-bres du groupe, et des spatialités.

Le multiculturalisme traverse aujourd’hui bien des familles – il n’est qu’à voir le bonheur d’être parent d’un adolescent pour s’en apercevoir – et chaque groupe social qui se croit homogène. Et ce d’autant plus que les sociétés urbaines sont communicationnelles : donc les collectifs, y compris ceux qui construisent une identité fortement territorialisées, sont traversés par le flux incessant des expressions culturelles, des modes, des valeurs. On aura compris que ce thème des images et des identités a paru fondamental, car il a permis de cerner un certain nombre d’évolutions urbaines lourdes. Mais il s’est fait plus discret dans la partie prospective proprement dite, sans doute parce que nous n’avons pas su et pu modéliser fiablement des évolutions possibles en la matière.

De la puissance et de la vulnérabilité

Cette question fut une des plus lancinantes durant tout le travail d’identification des tendances urbaines actuelles. Et au bout du compte, la vulnérabilité paraît bien un concept clef pour appréhender l’urbain contemporain – ce qui est une des thèses que je défends désormais avec le plus de constance. Il s’agit d’un concept paradoxal dans la mesure où il dénote la fragilité intrinsèque d’un système qui, pourtant, accumule, du fait même de l’urbanisation une puissance de plus en plus impressionnante. La vulnérabilité exprime en fait la sensibilité extrême des ensembles urbains aux incidents (notamment les plus grands et vastes), ou, si l’on préfère, la probabilité élevée qu’une organisation urbaine connaisse un dysfonctionnement, unique ou récurrent, de quelque nature qu’il soit et qui a la capacité de perturber son fonctionnement à toutes les échelles. À mesure que l’urbanisation progresse, la vulnérabilité des organisations urbaines croît. Cette vulnérabilité est protéiforme : mobilitaire, technologique, économique, sociale, environnementale. Elle se manifeste particulièrement lors des grands épisodes de crise, de catastrophe. Mais on aurait tort de se donner une conception uniquement catastrophiste de la vulnérabilité, qui doit être abordée de manière plus large. D’autres exemples, moins spectaculaires, moins liés à des événements uniques, de la fragilité des environnements très spécifiques que l’urbanisation compose, viennent à l’esprit, comme les cas de développement urbain de pathologies infectieuses ou virales, ou de pollution grave, ou de malnutrition généralisée – la liste serait fort longue.

On doit aussi penser les inégalités sociales flagrantes en termes de vulnérabilité. En effet, l’exaspération des contrastes entre l’accumulation des richesses (et l’exposition permanente de celles-ci et des riches en tant que nouveau groupe social référentiel de l’urbanisation mondiale) et la diffusion planétaire de la pauvreté constitue une condition de possibilité de nombreux dysfonctionnements graves du système urbain, au plan social, sanitaire, économique, politique.

Cela posé, on peut considérer que la vulnérabilité des systèmes urbains constitue un élément intrinsèque de la systémogenèse. C’est-à-dire qu’elle est aussi constructrice que destructrice, aussi porteuse de solutions qu’elle fournit des occasions de dysfonctionnement. Bref que la vulnérabilité n’est pas un fléau dont il faudrait croire qu’on pourrait se prémunir, mais une caractéristique du système dont il faut s’imprégner pour permettre à celui-ci de progresser. À la pensée dominante du risque et de la catastrophe qui pousse les sociétés à croire qu’elles pourraient se protéger de tout incident (ce qui les expose en permanence à la défaite douloureuse de cette prétention), à la conception cynique qui estime qu’il faut laisser les systèmes se réguler seuls (ce qui revient à menacer rapidement l’habitabilité urbaine), la stratégie de la vulnérabilité substitue l’idée qu’une autre régulation est possible, qui accepte la fragilité intrinsèque de l’urbain, qui reconnaît l’impossibilité de tout maîtriser, et qui cherche les voies collectives d’une nouvelle approche politique de la régulation urbaine. On verra que nous avons utilisé ce postulat dans la suite de notre démarche.

Rétroprospective

Ce premier travail de décryptage fut utilisé pour formuler cinq grandes tendances. Celles-ci ne constituent pas les scénarios proprement dits – qui ne sont que quatre et qui seront présentés dans un prochain numéro de la revue Territoires 2040. Ce sont plutôt des énoncés préscénaristiques, qui définissent ce que j’ai nommé des « horizons organisationnels » pour 2040, des sortes de synthèses rétroprospectives (c’est-à-dire qui s’appuient sur un diagnostic de tendances avérées pour en développer les potentialités futures) très ramassées, échafaudées sur la base du constat des évolutions en cours. Elles ont servi à construire les scénarios, en les cadrant. Citons-les et développons quelque peu.

En 2040, les espaces métropolisés tendront à être à la fois multipolaires, mobilitaires et fragmentés (culturellement, socialement, spatialement et temporellement)

Il s’agit là d’insister sur le fait que l’urbanisation ne s’organise plus selon le classique schéma radioconcentrique qui a longtemps constitué l’alpha et l’oméga de l’analyse urbaine. Dans ce cadre de pensée ancien, qui correspond au modèle canonique de la ville, l’espace central historique, le plus dense et le plus divers, vers où convergent les voies de circulation, est entouré d’auréoles, de moins en moins denses. On passe alors du centre, au « faubourg », puis à la « banlieue », puis on atteint la « campagne », via, éventuellement, une zone « indécise », « rurbaine ». Cette vision est aujourd’hui obsolète. Il faut proposer une autre conception, appuyée sur le constat des bouleversements dus à l’urbanisation. Les organisations urbaines, considérées à la juste échelle de leur déploiement spatial (celui des aires urbaines de l’Insee en France) ne sont plus tant des aires radioconcentriques bien ordonnées et délimitées, que des assemblages disparates de fractions distinguables selon leur urbanité, sans claire figure organisatrice globale.

Le modèle radioconcentrique a cédé devant le développement d’un espace urbain en écume, qui juxtapose sans métaplan défini et contrôlé des sphères spatiales diverses, et qui inclut désormais de nombreux périmètres non bâtis. La voirie, le quadrillage des axes et des infrastructures, strient cette écume urbaine et, en même temps, orientent les développements, mais sans jamais les contraindre et les diriger vraiment.

Ainsi, au sein de l’urbain, la périphérisation peut se manifester partout, comme la centralité le peut également. Il s’agit d’un des caractères majeurs de l’urbanité contemporaine. Pour chaque organisation urbaine, on constate que le type central ou le péricentral peuvent se trouver en périphérie de l’étendue urbanisée et le type suburbain, voire le périurbain, en localisation centrale dans cette même étendue. On peut trouver que cette approche brouille la compréhension en distinguant ce que je nomme le plan « physiographique » (celui des localisations dans l’étendue matérielle, qui parait souvent être le point de vue normal, car on oublie justement qu’il est le résultat d’une construction intellectuelle) et le plan « géotypique » (celui des configurations spatiales de la densité et de la diversité, quelles que soient leurs localisations, qui permettent de discriminer des « types » urbains). Il me semble qu’elle permet surtout d’avoir une approche plus pertinente de la réalité des organisations urbaines contemporaines.

Par exemple, aujourd’hui, et du fait même de l’évolution de l’urbanisation, les centres urbains en position physiographique périphérique sont de plus en plus puissants et nombreux. On observe désormais, de façon quasi générale, la mise en place au sein de bien des organisations urbaines d’un complexe de centralités. Ce complexe, fréquemment hiérarchisé, associe des centres tant concurrents que complémentaires, localisés en des positions variées ; dans ce cadre, on peut insister sur l’importance de l’émergence, depuis les années soixante, des espaces de centralités en périphérie « physiographique », développés autour d’équipements et de services commerciaux de grande distribution, mais qui peuvent associer une grande diversité d’activités, connaître un réel affinage fonctionnel, occuper une aire de grande taille, bref s’éloigner du modèle du lieu de centralité secondaire, pour devenir un territoire de centralité affirmée et polarisante, qui rayonne par contact contigu et connexe sur de vastes périmètres.

Ainsi, en lien avec l’étalement urbain, de nouvelles centralités apparaissent partout, ce qui complexifie les organisations spatiales car les polarisations deviennent multiples et font système. L’autocentrage a cédé devant l’hétéropolarisation. À l’inverse, la périphérisation, c’est-à-dire la perte de densité et de diversité, s’insinue dorénavant de plus en plus dans les secteurs en position physiographique centrale. On pourrait multiplier les cas où la périphérisation s’épanche dans des fractions centrales (qu’on songe à ces friches, ces délaissés, ces vides qui se multiplient). Ce brouillage de la géographie classique, qui s’accompagne d’une diversification étonnante des pratiques spatiales des individus qui doivent composer avec cette marqueterie, est une des grandes caractéristiques de l’urbanisation de notre époque et constituera la marque de la territorialisation à venir.

Concomitamment, on pose le principe que la poursuite tendancielle du processus de séparation spatiale des réalités sociales contribuera à accentuer la fragmentation des organisations urbaines multipolarisées. Dans ce cadre, la maîtrise par les individus et les groupes des moyens mobilitaires, nécessaires à assurer les fonctionnements de ces organisations et la vie quotidienne au sein de cette organisation sans « patron » (au sens de la cou-ture) ensemblier, continuera d’être stratégique.

En 2040, l’urbanisation métropolisée tirera une grande partie de sa dynamique (à toutes les échelles) de la convergence des activités créatrices à forte valeur ajoutée et des capacités de mise en espace et en récit de la relation entre ces activités et les valeurs spécifiques des identités territoriales

Il s’agit là d’insister sur des points qui sont revenus en permanence dans nos discussions. L’avenir métropolitain passera par la créativité et l’innovation et leur multi (et inter)territorialisation, via des politiques ad hoc et des actions idoines des différents opérateurs. Parmi celles-ci, tous les membres du groupe ont souhaité insister sur l’importance de la mise en image et en récit de la métropole créative et créatrice. Il faut noter que ce deuxième horizon prend un tour plus prescriptif que les autres, car il est sous-tendu par l’idée qu’on peut/doit impulser une évolution vertueuse. En effet, l’insistance sur la créativité permet de souligner que l’enjeu n’est pas seulement celui du développement de l’enseignement supérieur, de la recherche et de la technologie, que chacun affirme indispensable. Bien plus globalement, le pari consiste à miser sur toutes les formes de créativité, y compris celles exprimées par les individus « ordinaires », au quotidien et à mettre en exergue le rôle moteur de l’art et de la culture dans la dynamique sociale. On retrouve là des idées qui consistent à poser le principe qu’il est possible de structurer une « société créatrice », condition de possibilité d’une urbanisation heureuse. Il s’agit d’un postulat qui vient lutter contre la tension énoncée à l’occasion de la présentation ci-dessus du premier domaine problématique.

En 2040, les sociétés urbaines seront structurées par la conflictualité entre les individus ou/et entre les différents groupes sociaux (qu’ils soient résidents ou de passage) pour l’accès aux ressources et aux biens publics, et par la capacité collective à résoudre les conflits

Cette affirmation procède bien sûr de notre insistance à examiner les questions d’identités territoriales et les potentialités « clivantes » et agonis-tiques de celles-ci. Mais c’est aussi une manière d’insister sur la nécessité de ne pas omettre la dimension sociale dans notre démarche de prospective. Souvent, la réflexion sur l’avenir des territoires escamote, ou à tout le moins euphémise, l’importance des problématiques liées aux dynamiques de construction des sociétés urbaines ¬ – celles-ci étant en elle-même des opérateurs des évolutions territoriales.

Dans le cadre de notre groupe, nous avons repéré, on l’a dit, le rôle des « élites sociales », ainsi que l’importance générique de la cosmopolitisation ; mais nous avons aussi identifié le rôle des phénomènes de conflictualité entre les individus et/ou entre des groupes. Ces conflictualités nous ont paru se structurer autour de quatre champs « polémiques », qui peuvent être articulés et associés : celui des affirmations identitaires en tant que celles-ci s’expriment par des enjeux territoriaux ; celui des allocations de ressources et d’accès aux biens collectifs et publics ; celui des aménagements et des équipements de l’espace urbain ; celui de l’organisation de la scène politique locale. Au bout du compte, nous avons estimé que les controverses, les disputes, les conflits seraient au cœur des évolutions métropolitaines et que leur maîtrise (nécessaire à ce qu’il y ait le moins de dérivation possible vers le terrain de l’opposition violente) deviendra tant délicate que cruciale – et ce d’autant plus que les sociétés urbaines seront de plus en plus composites, multiculturelles et multiethniques.

En 2040, les espaces métropolisés seront organisés autour de et par la gestion multiéchelle des vulnérabilités

Cette assertion, forte, ce me semble, découle bien sûr de notre mise en exergue du caractère crucial des vulnérabilités. Je n’y reviens pas, sauf à rappeler que, du coup, l’invention des politiques territoriales de la vulnérabilité constitue un enjeu collectif majeur.

En 2040, seules les métropoles françaises mondialisées maîtriseront la dimension technique de l’organisation urbaine et son financement

Cette affirmation fut souvent rappelée : l’avenir sera marqué par une lutte implacable, à toutes les échelles, du lieu au Monde, pour maîtriser les financements, dans un contexte de remise en question globale des modèles classiques de constitution des coûts et des dépenses utilisés jusqu’à main-tenant par les opérateurs. Les collectivités publiques sont d’ores et déjà quasi incapables d’assurer sur le moyen terme leur stabilité financière et leur capacité à soutenir tous les financements nécessaires à réaliser ce que les citadins demandent – sans en général accepter spontanément de voir leurs contributions personnelles augmenter sensiblement. Les entreprises ne sont guère mieux loties alors que tous les marchés sont de plus en plus instables. Les banques et les établissements financiers, fragilisés par le succès même de la financiarisation de l’économie et de la vie sociale, s’avèrent désormais d’une prudence de sioux quant aux perspectives d’avenir.

Dans ce cadre, caractérisé en sus par la mondialisation de tous les circuits économiques, le groupe a postulé que les principales organisations urbaines posséderaient le plus d’atouts pour parvenir à drainer et à sécuriser les capitaux et les ressources, en usant du maximum de réseaux possibles, de toute échelle. Une grande métropole, ainsi, apparaît susceptible de recueillir des financements internationaux hypersélectifs, tout en assurant une circulation monétaire locale à travers une politique des circuits courts et en trouvant des solutions socialement pertinentes d’utilisation des ressources fiscales et parafiscales, à partir d’une dynamique d’acceptation des projets territoriaux, dynamique qu’il faut bien sûr entretenir et assumer. Cette hypothèse peut évidemment être contestée et réfutée. Un des scénarios que nous avons élaborés, comme on le découvrira plus tard, participe et pro-cède même de notre propre doute, dans la mesure où il contredit notre principe.

La métropolisation, partout ?

J’ai déjà signalé que le travail de décryptage nous a fait excéder de loin les cas des seules métropoles cibles placées au départ au centre des cogitations. Je profiterai de l’écriture de ce texte pour risquer une hypothèse interprétative à cette « dérive ». Celle-ci ne fut pas liée à autre chose qu’à l’indécision de la notion de métropole. Tentons d’approcher cette réalité que l’on cerne sous ce terme – en précisant qu’en anglais la notion n’a pas vraiment cours.

Dans l’acception usuelle, la métropole est une organisation urbaine de grande taille et aux fonctions supérieures concentrées. La métropolisation, quant à elle, constitue le processus qui explique la concentration dans des métropoles. On établit ici un lien entre taille, fonctions métropolitaines, économie spécifique, rayonnement et polarisation de l’espace. La métropole s’impose alors comme un pôle d’agrégation et d’interaction spatiales des réalités sociales qui affirme son rayonnement sur un territoire élargi – avec une internationalisation de l’influence qui serait l’apanage des vrais amas métropolitains. De très nombreux travaux abordent la question des seuils (sans qu’il y ait le moindre consensus, même si la barre du million d’habitants est souvent utilisée pour séparer les métropoles des villes plus petites et celle des 10 millions pour séparer les métropoles des mégapoles) ainsi que celle, liée, des fonctions métropolitaines.

En la matière, la plupart des auteurs se retrouvent pour donner une primauté au développement d’activités qui seraient réellement « métropolisantes » : la finance, le service aux entreprises, l’entertainment, l’enseignement supérieur et la recherche, désormais, mais aussi la culture. On insiste aussi sur le rôle du grand projet urbain et architectural, sur la recherche par les pouvoirs locaux de signatures prestigieuses – le prototype pouvant être trouvé dans l’opération qui lie indissociablement Bilbao-Gughenheim-Franck Gerry. On insiste enfin de plus en plus sur le rôle de certains groupes sociaux, ceux que Richard Florida dépeint, en une mythologie puissante qui s’est imposée désormais comme une marque, sous les traits des « classes créatives », qui se-raient les acteurs de la sélection des villes qui comptent. À l’inverse, certains analystes insistent plus sur la montée en puissance des clivages sociaux et de la fragmentation sociale et spatiale inhérentes d’une métropolisation conçue alors comme un processus critique d’adaptation urbaine aux lois d’airain de l’économie mondialisée. Manière de dire que le débat au sujet de la métropole est souvent l’occasion de prendre position quant à l’évolution des sociétés au sein du système mondial. Tout cela, nous l’avons abordé dans notre groupe, comme je l’ai déjà signalé, et nous en avons donc, dans une certaine mesure, confirmé la pertinence, au moins relative.

Cependant, même si de nombreuses études, expertises, comparaisons de toute sorte tentent de classer les différentes « métropoles » avérées ou les villes qui entendent accéder à ce « genre urbain », la notion de métropole me semble en vérité à la fois très utilisée et assez peu cadrée, fixée et précise. Ce que nous avons vécu, pendant le travail collectif, sous la forme de l’incapacité à tenir nos géographies métropolitaines initiales. De ce fait même, on pourrait considérer que le mot et la chose renvoient plus au sens commun qu’au domaine scientifique. Et ceci est renforcé par l’usage du vocabulaire de la métropole et de la métropolisation par nos acteurs politiques. En effet, il n’est pas de maire d’une commune urbaine française d’une certaine taille qui ne souhaite aujourd’hui propulser sa ville dans le « club » des métropoles. La métropolisation est alors le nom utilisé pour définir une stratégie politique (parfois strictement municipale) spécifique d’affirmation du dynamisme et du rayonnement d’une entité urbaine quelconque.

Du coup, je me demande si l’on ne devrait pas changer la manière de considérer la question. Osons dès lors un double postulat : la métropolisation est une évolution intrinsèque de l’urbanisation mondiale actuelle, qui touche toutes les organisations urbaines ; il existe des logiques générales qui marquent l’apparition de cette urbanisation intrinsèquement métropolisatrice. Ces logiques seraient celles que j’ai présentées dans le cadre de l’article « L’urbanisation, horizon du monde » et que j’ai rappelées plus haut.

On peut alors avancer l’idée que tout ensemble urbain se métropolise, en raison même de son inscription dans les dynamiques de l’urbanisation mondiale et mondialisatrice, mais que la mise en système de l’ensemble des processus ne se constate qu’au sein des organisations assez vastes pour former une fraction de société complète par rapport à la société de référence ¬ – proposition qui relativise l’idée de l’existence d’un seuil, puisqu’il y aurait autant de seuils que de situations sociétales nationales : 2 millions d’habitants cela peut être inframétropolitain en Inde ou en Chine et très franchement métropolitain en Allemagne.

La métropolisation serait ainsi l’expression la plus spectaculaire de l’urbanisation contemporaine – une « prégnance » qui reconfigure en profondeur les sociétés, les espaces, les modes de vie. Apparaîtrait aujourd’hui, telle une basse continue de l’évolution de l’habitation humaine de la planète, ce que je nommerai l’urbain-métropolisé, un type générique dont on peut constater la progression partout au monde, dans toute taille de ville.

Toutefois, si la métropolisation est une caractéristique générale de l’évolution urbaine actuelle, seules des organisations capables de mettre en convergence les différentes dynamiques constitueraient des métropoles complètes. Cette mise en convergence doit être considérée comme le résultat des stratégies des acteurs sociaux, et notamment des acteurs institutionnels. Pour que la métropole s’impose, à mon sens, il faut qu’un récit métropolitain légitime soit construit et diffusé, qu’il structure la « sphère publique » locale autant qu’il s’exporte à d’autres échelles. Il faut en particulier que ce récit participe de la production de spécificité, c’est-à-dire parvienne à ce qu’une métropole donnée se distingue des autres métropoles et des autres villes, par la mise en scène singulière de ces attributs génériques qu’il est indispensable de posséder si l’on veut appartenir au club des métropoles internationales. Une métropole serait donc une entité qui n’existe réellement que par les récits collectifs et les images qui en imposent, qui la font exister comme telle, comme une « marque » urbaine aisément identifiable quoi que membre d’une même « famille ». Ce qui explique la volonté effrénée des acteurs métropolitains, partout, de construire des événements urbains spectaculaires, d’attirer des signatures architecturales et urbanistiques prestigieuses, de générer des développements économiques high-tech, d’organiser la réputation d’une « ville » autour d’emblèmes citadins, souvent mis en tourisme. Tout cela fabrique de la métropole, cette organisation urbaine comme toutes les autres, mais qui peut, quant à elle, et c’est là sa différence, produire et médiatiser sa singularité hors de son aire locale, hors du bassin de vie quotidienne qu’elle polarise.

En ce qui concerne le cas français, il est flagrant que les principaux ensembles urbains (Paris, Lyon, Marseille, Lille…) qui avaient été considérés comme nos objets de référence sont peu ou prou marqués par cette production de singularité d’échelle supérieure. Ils doivent être considérés comme des connecteurs particulièrement importants. Mais il n’en reste pas moins que les logiques que nous avons pu mettre en valeur s’appliquent toutes, au moins partiellement, à la plupart des situations urbaines. Ainsi, pour peu qu’on accepte cette position, les scénarios que nous avons construits auraient une valeur qui dépasse de beaucoup les seuls systèmes territoriaux des « grandes métropoles françaises » pour dessiner le profil des géographies possibles de l’ensemble des espaces urbanisés, à la fois inscrits dans des configurations locales spécifiques et connectés aux principes mondialisateurs, via l’urbanisation métropolisante généralisée.

Bibliographie

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