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Toutes les cartes en main

Karine Hurel |

Les représentations, tout en participant au processus cognitif qui permet d’appréhender le réel, agissent sur lui et contribuent à la création d’un imaginaire individuel et collectif (Debarbieux, 2004). Au sein du large éventail de celles-ci, la cartographie est sans doute le média le plus efficace et le plus pratiqué pour représenter les territoires. Les acteurs de l’aménagement du territoire, politiques, techniciens ou chercheurs, quelles que soient leurs échelles d’analyse et d’intervention, imaginent, fabriquent et « consomment » tous de nombreuses cartes.


Malgré la diversité des cartographies existantes, on observe actuellement la surreprésentation d’un type d’entre elles en particulier : les cartes de « données ». Or, le langage cartographique, appuyé notamment sur les concepts d’une géographie renouvelée, fait appel à un très large spectre de représentations possibles, que les acteurs de l’aménagement du territoire, producteurs comme utilisateurs de cartes, doivent pouvoir mobiliser et surtout maîtriser.

Ainsi, la variété des représentations possibles peut être appréhendée en croisant deux critères. Le premier est fonction du mode de production de l’information – statistique ou graphique – ; le second, de la fonction assignée aux formes géographiques représentées – espace singulier (géon) ou modèle spatiale (géotype) [1].

L’hégémonie actuelle d’une cartographie statistique euclidienne automatisée


La représentation cartographique aujourd’hui la plus courante, est la carte de « données ». Ces dernières sont de deux ordres : les données statistiques, d’une part, les données « géographiques » d’autre part. On entend par « géographiques », des objets localisés dans un référentiel euclidien normé (coordonnées géographiques x,y,z) et représentant des lieux (points), des territoires (surfaces) ou des réseaux (lignes).
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Le recours massif à des cartes associant données statistiques et géographiques repose sur deux principaux facteurs ; l’accessibilité des données et leur facilité de traitement. Elles sont de plus en plus nombreuses et de moins en moins coûteuses. La politique actuelle de diffusion de l’Insee [2] est représentative de cette tendance. L’institut offre par exemple, sur son site, la possibilité de télécharger les données du recensement de la population à des échelons géographiques fins, informations qui, il y a encore quelques années, étaient proposées à l’achat.

Concomitamment à la libéralisation des données et à leur plus large diffusion, les cartographes ont changé d’outil. Les systèmes d’information géographique (SIG), il y a encore récemment affaire de spécialistes, notamment des informaticiens, et extrêmement coûteux et complexes à mettre en œuvre, sont aujourd’hui des solutions techniques légères, quasi bureautiques. Avec une gamme de prix abordable, des interfaces graphiques et intuitives, des procédures standardisées et automatisées, les SIG sont devenus l’outil privilégié du cartographe « institutionnel » et se sont introduits dans tous les organismes, collectivités ou structures techniques, s’intéressant à l’aménagement du territoire (ex. : conseils régionaux, agglomérations, agences d’urbanisme, etc.).

Dans ce contexte « d’hégémonie » des SIG et « d’opulence statistique », les cartes fabriquées sont de plus en plus le fruit de l’immensité des données produites et de la standardisation « minimaliste » d’une sémiologie fortement contrainte par les fonctionnalités des logiciels. En quelque sorte, les données et l’outil créent la carte. Si la qualité, la construction des données ou même les choix de représentation sont parfois sujets à débat, ces cartes bénéficient d’un sentiment partagé d’objectivité, et sont, aujourd’hui, très largement utilisées, voire plébiscitées par les acteurs des territoires, techniciens ou politiques.
 

Cartographier avec de nouvelles métriques


Or, cette « prédominance euclidienne »  [3] , portée par une certaine géographie et sa traduction cartographique « littérale » renforcée par l’utilisation massive des SIG, a eu notamment pour conséquence de masquer le fait que le « fond de carte » est, lui aussi, une donnée traitable en tant que telle et non un préalable intangible à la cartographie. Ce que l’on appelle le « fond de carte » est en fait déjà une première carte et le choix de celle-ci est déterminant pour la réalisation de l’image finale et dans l’expression du message (Hurel, Poncet, 2008).
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Si le choix de la projection cartographique, notamment à l’échelle mondiale, est reconnu comme un acte important dans la construction de l’image, le choix de la métrique  [4] du fond de carte, lui, n’était pas, jusqu’à récemment, considéré comme une « liberté » du cartographe. Cette situation résultait d’une valorisation – réfléchie ou non – d’une cartographie aux mensurations euclidiennes (kilométriques), jouant sur la correspondance homothétique entre superficie sur la carte et superficie sur le terrain. Cette visée, légitime dans certains domaines comme celui de la construction ou du bâtiment, assignant à la carte une fonction similaire à celle du plan d’architecte, n’est pourtant pas pertinente pour représenter des phénomènes sociaux aux métriques plus élaborées, définitivement non euclidiennes.

La population mondiale est désormais majoritairement urbaine. La France compte, par exemple, aujourd’hui plus de 80 % d’urbains. En voyant sa concentration dans les agglomérations augmenter, la société française en vient ainsi à n’occuper qu’une proportion toujours plus faible du territoire. C’est cette dynamique sociétale majeure que les cartes euclidiennes masquent de plus en plus, survalorisant par exemple la croissance surfacique marginale du périurbain – problématique par bien des aspects, certes, mais « superficielle » en termes de population concernée – quand ce qui change advient massivement au cœur des taches urbaines.

Ainsi, en n’utilisant jusqu’à présent que des fonds de carte basés sur une métrique euclidienne, les acteurs de l’aménagement du territoire ont très largement minoré les phénomènes concernant la société urbaine. Pour mieux visualiser les enjeux d’une urbanité dominante, a été inventée une cartographie dont le fond n’est pas construit sur une métrique kilométrique mais sur une métrique adaptée à la problématique représentée. À titre d’illustration, le nombre d’habitants est souvent utilisé pour cartographier les phénomènes sociétaux. La surface de la carte ne correspond alors pas à la superficie du terrain mais est proportionnelle à la population qu’elle porte. Pour obtenir cet effet visuel, le changement de métrique produit une déformation de la géométrie « classique » (anamorphose), créant une forme de la France au premier abord perturbante, en ce qu’elle modifie nos repères très fortement imprégnés par les images classiques du territoire. On appelle « cartogramme » une carte thématique qui utilise un tel fond en anamorphose, fond qui représente directement non des zones mais la population concernée par un phénomène donné. Ce type de représentation remet visuellement à sa place les enjeux d’une société aujourd’hui très majoritairement urbaine.

D’une certaine manière, les cartogrammes poussent la logique de la cartographie statistique dans le sens d’une plus grande rigueur de traitement, d’une plus grande exigence pour rendre compte des réalités sociétales vécues et d’une meilleure adaptation aux contextes et à la singularité des territoires.
 

Carto-graphisme


À la différence des cartes de données statistiques et géographiques, voire des cartogrammes précédemment décrits, il existe une gamme extrêmement vaste de représentations à fortes composantes graphique et géotypique, qui in fine cherchent à créer un dessin rendant compte d’une idée en utilisant non seulement une sémiologie des données, mais également et surtout, une sémiologie des problèmes et une sémiologie de l’image (Poncet, Hurel, 2008).

Pour atteindre ce double objectif analytique et en même temps communicationnel, une partie essentielle de l’information est apportée sous forme de problématique par le géographe et sous forme de technologie de traitements statistiques et graphiques par le cartographe. La compétence ou même parfois, osons le mot, l’art graphique, a alors une place essentielle pour traduire en image les fruits de l’expertise ; qu’il s’agisse de choix graphiques complexes (flou, ombrage, surbrillance, estompage...), de gammes de couleurs, de proportionnalité de symboles, de typographie, d’habillage, de mise en scène de la carte (univers esthétique, intimité entretenue par la carte avec d’autres médias, notamment le texte), voire « d’effets d’optique ». Tous ces choix sont autant d’éléments sémiologiques possibles et émargent à ce qui relève de « l’art cartographique ».

Les images cartographiques des scénarios de prospective (comme les fameuses cartes du « scénario de l’inacceptable », de l’« archipel éclaté » ou du « polycentrisme maillé », etc.) font parties intégrantes de cette catégorie de cartes. Elles figurent des idées fortes plutôt qu’elles ne localisent des données brutes.

Cartes iconiques


Poussant la logique graphique et géotypique à son terme, a été créé, pour la démarche Territoires 2040, un type de carte proche de l’icône.
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Les signes iconiques n’ont pas les mêmes propriétés physiques que l’objet qu’ils représentent, mais ils mettent en œuvre une structure perceptive « semblable » à celle que déclenche celui-ci. Afin d’illustrer ce principe, le sémiologue et écrivain italien Umberto Eco utilise l’exemple d’une planète. Pour représenter une planète, la plupart des personnes dessineront spontanément un rond entouré d’une ellipse. L’imaginaire collectif utilise ainsi sans le savoir la planète Saturne, objet singulier du système solaire se distinguant par ses anneaux, pour en faire l’archétype de toutes les planètes.

Les « cartes iconiques » (géons), accompagnant la problématisation de chaque système spatial (géotypes) identifié dans la démarche Territoires 2040, utilisent ce principe en jouant sur trois modalités :
– la modélisation (représentation du géotype par un géon : un lieu emblématique ou familier pour la plupart des acteurs, est utilisé comme archétype) ;
– la distinction élémentaire (un élément distinctif symbolise l’objet entier) ;
– le changement d’échelle (la forme d’un objet-clé d’un thème rappelle la forme de l’espace de ce thème).

Icône de chacun des systèmes, ces dessins cartographiques ont également été construits en résonance les uns par rapport aux autres, chacun dans un univers graphique propre et identifiable.

Carte iconique obtenue par modélisation

L’icône du « réseau des métropoles françaises dans l’économie-monde » s’appuie sur l’objet géographique « Monde ». Il utilise une représentation très connue de ceux qui travaillent sur la mondialisation, celle de l’archipel mégalopolitain mondial, composée de trois principaux pôles (Europe/Asie/USA) et de liens, sous forme d’arcs, qui les unissent. L’icône des « systèmes métropolitains intégrés » utilise la métropole lyonnaise reconnaissable par une boule de taille imposante représentant Lyon, de boules plus petites figurant Grenoble et Saint-Étienne, par des liens les unissant et par un nuage périurbain les enrobant. Le système des « villes intermédiaires et leurs espaces de proximité » utilise la forme quasi christalérienne  [5]que dessine la France des villes dites moyennes. Pour finir dans cette catégorie, une commune périurbaine, ou plus précisément, sa représentation par une carte topographique type IGN, sert de base à l’icône des « territoires à base économique résidentielle et touristique ».
 
Carte iconique obtenue par distinction élémentaire

La fabrication des icônes du système « des portes d’entrée et des flux » et « espaces ruraux de faible densité » s’est appuyée sur un graphisme distinctif. Les ondes aux teintes verte, bleue et noire sont ici utilisées pour évoquer le mouvement, la mobilité. Les grands rectangles homogènes de couleurs jaune, marron, bleu et vert symbolisent les champs, les plans d’eau et autres espaces « naturels » pour l’en-tête générique de la « faible densité ».

Carte iconique obtenue par changement d’échelle

La dernière icône fonctionne sur la base d’un changement d’échelle. En l’occurrence, on a souhaité évoquer un objet incarnant le secteur de l’industrie, ici une carte-mère d’ordinateur, pour figurer un système territorial. L’objet, appréhendable de fait comme un territoire (cf. flux de données, connecteurs, circuits électriques, protocoles, etc.), devient le symbole même du système territorial spécialisé dans un secteur industriel (ex. : informatique, microélectronique, plasturgie, etc.).

Conclusion

 
Cet article prétend rappeler que la cartographie n’est pas une affaire de techniciens, à laquelle les systèmes d’information ont parfois trop tendance à la ramener. C’est une technologie qui demande un niveau d’analyse géo-graphique exigeant pour comprendre et savoir représenter des dynamiques spatiales qui ont rarement une traduction cartographique simple et évidente. Si les acteurs de l’aménagement du territoire n’ont comme seul objectif que de visualiser des données sur une carte, ils se couperont d’une grande partie des représentations cartographiques, permettant pourtant la démultiplication des points de vue essentielle à la compréhension des enjeux contemporains.
La démarche de prospective Territoires 2040, c’est un de ces intérêts en termes de production de représentations, sera amenée à mobiliser l’ensemble du spectre cartographique ceci afin de répondre au mieux aux objectifs qu’elle s’est fixée. « Cartes de données » et « cartogrammes » pour la phase d’état des lieux qui nécessite des visua-lisations statistiques indispensables, mais également un carto-graphisme innovant pour mettre en image les scénarios et surtout les transformer en signes ou stimuli pour l’esprit critique et le débat public, tous deux nécessaires pour faire progresser la réflexion sur l’avenir des territoires et notre capacité à les transformer.
 


Éléments bibliographiques

Debarbieux B., « Représentation », Revue en ligne Hypergéo, 2004.
Denizot D., Vanier M., « Les représentations à l’épreuve du temps : Grenoble en images prospectives (1938-2004) », in Prospective des territoires, revue Territoires 2030, n°3.
Eco U., Kant et l’ornithorynque, Paris, Grasset, 1999.
Farinelli F., De la raison cartographique, CTHS-Éditions, 2009.
Lévy J., Lussault M. (dir.), Dictionnaire de géographie et de l’espace des sociétés, Paris, Belin, 2003, 1032 p.
Lévy J., Poncet P., Tricoire E., « La carte, enjeu contemporain », La Documentation photographique, n° 8036, La Documentation française, 2004.
Hurel K., Poncet P., « Le monde comme vous ne l’avez jamais vu », in La GéoGraphie, Carte, le voyage immobile, n° 2, Paris, Société de Géographie, 2008.
Poncet P., Hurel K. « Lire le monde par la carte », in Lévy J. et al., L’invention du monde, une géographie de la mondialisation, Sciences-Po, Les Presses, 2008, p.19-36.
Vanier M., Debarbieux B., Ces territorialités qui se dessinent, Édition de l’Aube, Datar, 2002.

Notes de bas de page

1. Géon : objet géographique unique identifié et identifiable. De façon simple, on peut dire qu’un géon est un nom propre géographique (Poncet P., Lévy J. in Lévy J., Lussault M., 2003). Géotype : situation géographique type, agencement spatial (Poncet P., Lévy J. in Lévy J., Lussault M., 2003). Ainsi, un géotype désigne un espace générique, comme par exemple, la ville, alors qu’un géon va désigner un objet géographique singulier, comme par exemple, Paris.

2. Institut national de la statistique et des études économiques.

3. Espace euclidien : espace qui suppose la continuité, la contiguïté et l’uniformité des métriques (Lévy J. in Levy J., Lussault M., 2003).

4. Métrique : mode de mesure et de traitement de la distance (Lévy J. in Levy J., Lussault M., 2003).

5. Walter Christaller, géographe, a fondé sa thèse sur un modèle de hiérarchisation des réseaux urbains en fonction des services et des commerces qui s’y trouvent.

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