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Scénario 3 : "Postpolisation"

Mots clés : périurbanisation généralisée  ; séparation spatiale  ; territoires infra-locaux  ; individualisation  ; auto-organisation  ; circuits courts  ; décroissance

En 2040, l’urbanisation et la mondialisation auront infusé l’intégralité du territoire national et les manifestations s’en feront sentir par-tout, sous la forme d’une périurbanisation généralisée. Il s’agit donc du scénario qui signe la « victoire » de la périphérisation la moins dense sur la centration et la généralisation du principe de la diffusion, conçue à la fois comme un principe d’évolution et une forme urbaine, valable à toutes les échelles en même temps.

Toutefois, la centralité sera maintenue a minima comme système spatial fonctionnel (doté d’une certaine capacité de fixer des images urbaines et des imaginaires sociaux positifs), mais ses géographies évolueront (périphérisation et spécialisation sociale et fonctionnelle des centres). Des effets d’agrégations continueront d’exister, mais seront atténués par les logiques d’étalement accentuées et de différentiation désormais focalisées sur les micro-échelles. Il existera donc encore un gradient de métropolisation (0=>max), la valeur maximale restant méta-stable par rapport à la situation actuelle et la moyenne tendant à diminuer du fait de la diffusion.

Des politiques très ciblées d’affirmation de quelques lieux de centralité principaux ainsi que des effets d’organisation des grands servi-ces collectifs régulés par la puissance publique seront conservés, mais celle-ci contribuera aussi à nourrir la diffusion et à légitimer les logiques de séparation spatiale des groupes sociaux qui se cristallisent notamment dans la géographie du logement, le pavillonnaire restant le modèle dominant, bien que modifié dans ses formes par les exigences environnementales.

Dans l’ensemble, la ségrégation s’accentuera, à mesure que les processus de postpolisation [1] s’affirmeront, qui conduiront à une focalisation des sociétés sur les territoires infra-locaux de résidence et de voisinage. Les quartiers résidentiels des secteurs les plus denses connaîtront souvent un mouvement de dégradation, voire de paupérisation. On notera néanmoins le maintien de quelques secteurs emblématiques : ceux de l’entre-soi de groupes sociaux dominants, ceux de la gentrification qui restent prisés par les catégories moyennes supérieures à forts capitaux culturels.

On notera, à la faveur du succès du néo-pavillonnaire environnementalisé, une progression de l’équipement de chaque ménage en installations de production d’énergie, de gestion de l’eau, de traitement de certains déchets. Cette individualisation ne fera pas disparaître les grands réseaux communs, mais il se créera une modalité nouvelle de relation entre ménages-producteurs partiels et demandeurs de services de base ou/et additionnels et opérateurs de réseaux qui devront inventer de nouveaux modèles techniques et économiques pour faire face à cette situation, très différente de la gestion classique des grandes infrastructures urbaines (qui continuera d’être efficace dans le cas des deux premiers scénarios).

La postpolisation sera donc un processus largement auto-organisé et auto-promu par les acteurs mais avec un réel accompagnement par la puissance publique, notamment via l’intervention de gouvernances territoriales en réseau (l’échelle de gouvernance est choisie en fonction du type de question abordée), appuyée sur les territoires locaux aux compétences renforcées (l’État se replie sur une fonction de régulateur). En particulier, les opérateurs publics rendront possible l’accentuation de la résidentialisation, c’est-à-dire du processus de développement du pavillonnaire permis par les transferts financiers redistributifs de l’État, des collectivités, voire des acteurs privés.

La résidentialisation, très puissante dans la décennie 2010 et au début des années 2020, s’atténue du fait même d’une perte de puissance relative des nœuds urbains et de l’affaiblissement conséquent des systèmes productifs, malgré la persistance de quelques îlots d’innovation, autour d’une petite dizaine de campus métropolitains à l’échelle nationale. La promotion des circuits courts relance certes une fraction de l’économie agricole, de service, de production matérielle, mais sans pouvoir se substituer pleinement à l’économie urbaine liée à la métropolisation de la phase précédente (1980-2010). Le tourisme, fondé sur l’exploitation de la rente paysagère et patrimoniale, reste le seul secteur d’exportation notable de niveau mondial.

On entre ainsi dans un système de décroissance relative non régulé, qui se traduit par un recul du poids économique de la France en Europe et dans le Monde. Ceci accentue les inégalités entre des territoires postpolitains continuant de profiter de l’inertie des phéno-mènes de résidentialisation, de touristification et d’économie productive (celle-ci, repliée sur une géographie nationale très restrictive), et d’autres depuis longtemps déjà à l’écart – comme les quartiers d’habitat social collectifs, qui décrochent désormais totalement et constituent des enclaves.

La postpolisation s’accompagnera d’un souci affiché par tous les acteurs de développement durable. Les opérateurs publics assumeront, mais avec de réelles difficultés à imposer leur financement, de grandes actions destinées à garantir les équilibres environnementaux, à minimiser les risques « naturels » et technologiques, à garantir l’accès minimum à des ressources énergétiques et à des biens communs de base. Mais dans l’ensemble, on délègue aux individus et aux ménages, une bonne part des exigences de soutenabilité, notamment parce que les idéologies spatiales dominantes refusent nettement la densification et les formes les plus collectives et à l’échelle des aires postpolisées de gouvernement des questions urbaines. Le choix paradoxal est donc fait d’assurer à la fois la diffusion périurbaine, l’individualisation de la responsabilité environnementale et le souci de durabilité. De ce point de vue, ce scénario se distingue nettement des deux premiers.

Variantes

Postpolisation géostable (iso-géographique)

L’urbanisation diffusante et diffusée gagne en profondeur tous les espaces, mais sans que cela bouleverse la géographie « initiale » (celle de 2010) des pôles métropolitains et notamment des lieux de centralité (mais aussi des zones de déprise et de relégation), hors une tendance au rétrécissement de ceux-ci et d’atténuation relative de leur urbanité.

Postpolisation géo-instable (aniso-géographique)

Le processus provoque des recompositions profondes des géographies initiales et produit de nouvelles différentiations, avec modifications des conditions d’apparition de centralités à urbanité modérée voire faible.

Les moteurs

  • Un puissant mouvement de recomposition des collectivités territoriales est à l’œuvre qui aboutit à l’affirmation de la primauté de deux niveaux seulement de gouvernance : région et intercommunalités (dotés de larges pouvoirs, notamment fiscaux). Dans le même temps, le renforcement de l’impératif de démocratie directe modifie substantiellement les modes d’organisation et de désignation des gouvernements locaux et conduit à l’apparition d’entités infra-communales dotées de compétences significatives. Affirmation concomitante de la prégnance européenne et apparition d’un état régulateur allégé  ;
  • la mobilité généralisée des personnes, des biens et, surtout, des données (celles-ci permettant l’augmentation spectaculaire des échanges des biens immatériels et des biens de consommation à partir de la résidence) aboutit à la diffusion généralisée des modes de vie postpolitains  ;
  • l’accentuation de la focalisation des ménages sur la « forteresse domestique » et le succès des stratégies d’entre-soi et d’évitement par chacun des groupes sociaux peu conformes à son identité individuelle conduit à une accentuation des logiques spatiales séparati-ves  ;
  • les tropismes du littoral, des « grands paysages » (les Alpes…) du soleil, entretenus par l’offre urbaine, dans le cadre d’une logique de résidentialisation et de touristification, contribuent largement à la diffusion et donc à la postpolisation  ;
  • un nouveau paradigme s’impose en matière d’activités agricoles, marqué par des utilisations des sols et des pratiques culturales différentes de celles de la période hyper-productiviste, avec le retour de la logique de localisation de proximité et le succès des circuits courts  ;
  • l’exploitation de la rente touristique constitue désormais une activité majeure, qui maintient une ouverture sur les circuits internationaux mais contribue aussi à la résidentialisation postpolitaine  ;
  • on constate un repli et une concentration sur une dizaine de sites – qui correspondent aux pôles centraux des métropoles de la période précédente, à savoir Paris, Lyon, Marseille, Lille, Toulouse, Bordeaux, Strasbourg, Nantes, Montpellier, Grenoble – de systèmes productifs et d’innovation, fondés sur une présence encore notable de capacités de recherche, et encore connectés aux réseaux mondiaux  ;
  • on voit apparaître et se diffuser avec succès des corpus idéologiques et pratiques qui postulent que la durabilité des espaces de vie doit être assurée essentiellement à l’échelle des communautés de voisinage et par une focalisation sur les pratiques des ménages et des individus. Dans ce cadre, les technologies d’autoproduction et d’autogestion d’énergie, d’eau et de déchets tendent à se diffuser en mode de routine  ;
  • on note un développement important des téléprestations en particulier en lien avec les évolutions démographiques et les besoins spécifiques de certaines classes d’âge périurbanisées  ;
  • montée en puissance de l’importance des identités relationnelles qui définissent le lien entre les individus et leurs communautés d’appartenance à l’échelle de l’espace de vie quotidienne. Promotion de la participation citoyenne « à la carte ».

Les enjeux

Si l’on accepte le scénario 3 et les moteurs, alors :

11. Comment rendre possible la diffusion des modes de vie postpolitains dans l’ensemble des territoires, notamment ceux de faible densité, en conciliant maîtrise des coûts, équité sociale, accessibilité maximale et soutenabilité environnementale  ?

12. Quels sont les impacts en termes d’aménagement des territoires urbanisés du succès des nouvelles logiques de relocalisation et de promotion des circuits courts  ? Comment concilier le succès des cycles courts et les nécessités d’approvisionnement du plus grand nombre, à partir d’une logistique de proximité  ?

13. La postpolisation et la diffusion et l’individualisation qui en sont les marqueurs, peut-elle s’accompagner du maintien de l’intérêt général et des exigences de justice spatiale  ?

14. Quels sont les impacts, en termes d’aménagement des espaces de vie et de politiques publiques, de la dématérialisation crois-sante de pratiques et d’activités métropolitaines  ?

15. Peut-on définir des politiques de l’identité territoriale de proximité qui ne débouchent pas sur une accentuation problématique des phénomènes de repli locaux identitaires et de conflits communautaires, à toutes les échelles métropolitaines  ?

16. Comment organiser une gouvernance pragmatique, fondée sur le principe d’engagement des citoyens, qui associe selon les problèmes (et donc dans une géographie qui est toujours ad hoc), les différents niveaux de pouvoirs locaux : intercommunalités et régions  ?

Note de bas de page

1. Ce néologisme a été préféré à la reprise de métapolisation, dans la lignée du travail de François Ascher, car ce dernier mot dénote plutôt une urbanisation de recouvrement (méta) alors que l’on a voulu évoquer une urbanisation d’infusion dans les moindres interstices, qui se construit plus à partir des actions des opérateurs élémentaires qu’à partir de celles des intervenants sociaux.

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